
nostalgie
Passage des Panoramas. Dimanche après-midi.
Basile se les boufferait. Une fois de plus il a atterri là, une fois de plus l’endroit lui parait lugubre… Pourtant, il ne fera plus demi-tour.
Comme à chaque fois, il se croirait revenu deux siècles en arrière, quand l’argent venant des spéculations boursières dans l’immobilier, autres temps, autre mœurs, avait permis la construction du premier passage couvert de Paris, mais comme à chaque fois, la galerie est déserte et glauque.
Le jeune homme regrette de ne pas avoir connu l’endroit du temps du Palais Brongniart et des golden boys, quand ceux-ci venaient ici faire la même chose que lui cet après-midi : essayer de trouver quelqu’un pour se vider les couilles.
Dehors, il pleut à seaux, mais personne n’est venu se réfugier ici. C’est vrai que tout est fermé, Stern, les restau, les Coulisses, le Croque-Note… La verrière parait grise et sale. Le sol qui a peut-être été de mosaïque n’est plus qu’un horrible patchwork de rustines de ciment ou d’asphalte. Il est gris et sale.
Baptiste lève les yeux vers la pendule. Quatre heures un quart.
Il est entré par le boulevard. Le sauna se trouve à l’autre bout, côté rue Saint-Marc. Basile le connaît d’ailleurs presque sous ce nom-là : sauna San-Marco, comme le café.
Il sourit en se disant que comme à chaque fois, il va être surpris par l’odeur en entrant. Ça sent tout, sauf le pin des Landes… un peu comme la lessive.
Vingt-deux euros ! Mazette, ça a encore augmenté. La dernière fois qu’il est venu là, c’était il y a quelques mois sans doute, il ne se souvient plus très bien, Basile, grand seigneur, a laissé la monnaie, un euro, en pourboire. Là, il n’a qu’un billet en main, par précaution, son porte-feuille est au fond du sac à dos, et il est obligé de fouiller sa poche. Deux euros. Machinalement il regarde l’avers de la pièce. Dante Alighieri. Bon, ce n’est pas Venise et la place aux pigeons, mais ce n’est pas tombé loin. Il y voit un heureux présage, avec le roi des belges la chaude-pisse était garantie, avec Juan-Carlos, c’étaient les morpions assurés !
S’il est une chose qui n’a pas changé, c’est bien l’accueil. Le sbire, dans le sas, est un gros balèze noir, en costard noir, comme devant une agence bancaire, comme s’il ne faisait pas assez chaud là dedans, et il est souriant comme une porte de prison. Quant à l’…
hôtesse, toujours le même, il a au moins cinquante balais, il est chauve, il a dû faire jouer ses zygomatiques dans une autre vie, la dernière fois, et il tend au garçon, sans un mot et sans le regarder, sa serviette et le bracelet auquel est accrochée la clé de l’armoire-vestiaire.
Treize. “
Bonne affaire, se dit Basile,
aujourd’hui je rencontre l’homme de ma vie.“
Son merci ne l’étouffe pas.
Basile est pudique. Il a horreur de se déshabiller devant quelqu’un. Ici comme ailleurs. Comme chez lui où il cohabite avec un… copain, dans huit mètres carrés. Il a peut-être appris ça de son copain, justement, que sa propre nudité met mal à l’aise. Chacun des deux garçons se cache des regards de l’autre comme s’il avait peur, comme s’il avait honte, comme si c’était mal ou comme si c’était sale.
Et là, comme un fait exprès, un quadragénaire grassouillet et blanc comme un cachet, s’est assis sur la banquette en skaï rouge qui fait face au vestiaire numéro treize. Il a déjà enfilé ses chaussettes qu’il a remontées jusqu’à mi mollet, ou alors il ne les a pas encore quittées, et il a placé sa serviette en boule sur son bas-ventre en guise de cache-sexe. Basile a commencé à se dévêtir lentement, il a le sentiment d’être épié, étudié dans les moindres détails, et il se demande s’il doit tomber culotte avant de mettre l’étroite serviette autour de ses reins ou le contraire. Il sait confusément que l’autre a pour lui et pour son petit cul ce même regard lubrique que les vieux vautours pour la chair fraîche. Et puis, sa gène fait place à l’amusement. Il vient de remarquer que le bonhomme tient à la main une nu-pieds en plastique délavé, de celles qu’on met, quand on a les petons sensibles, pour aller à la pêche aux moules sur les rochers, à marée basse. Il est en train d’essuyer consciencieusement les lanières une à une du coin de sa serviette. Il en a donc terminé, il va bientôt quitter l’endroit, et Basile est soulagé de ne pas avoir à le supporter, il n’aime pas trop les assiduités, sinon les assauts répétés des pervers pépères.
Tout en haut de l’escalier qui conduit au sous-sol, un immense miroir renvoie son image légèrement corrigée à notre petit gars. Basile a toujours apprécié ces glaces déformantes qui le grandissent, celle-ci en particulier où il peut se voir de pied en cap et quasiment dans le plus simple appareil. La serviette dont il a entouré sa taille ressemble davantage à une large ceinture qu’à une sortie de bain, le bracelet, il l’a mis autour de la cheville, et la clé qui pendouille, il l’a engagée dans la sangle pour l’empêcher de tintinnabuler à chaque geste, parce qu’au poignet c’est l’horreur, surtout si on s’active, veuf ou pas d’ailleurs. Pas de témoin. Il pince le petit bourrelet qui pointe sur le côté, au bas du ventre. Ce n’est pas encore une poignée d’amour, mais il va falloir qu’il transpire s’il veut qu’il n’y paraisse plus.
L’ambiance d’un sauna, c’est d’abord la touffeur qui fait que déjà quelques perles de sueur pointent sur sa peau, c’est ensuite la pénombre, il est tenté d’ajuster les lunettes qu’il a gardées sur le pif, mais ce sont surtout les odeurs qui lui entrent dans le nez, qui vont s’y installer, auxquelles il va s’habituer et qu’il ne retrouvera que lorsque il sortira d’ici, mais qui là, l’agressent dès les premières marches. Ça fleure bon le musc, ça sent les vestiaires du stade de football, ça pue l’eau de javel, ça empeste… le foutre rance. Bonjour l’hygiène, se dit Basile qui regrette presque de ne pas avoir mis des tongues dans son sac à dos avant de quitter le Passage Saint-Ange, un peu comme l’autre taré de pêcheur de moules, tout à l’heure.
Pratiquement tout ici a des relents de vieux. Le décor date de la Rome’Antique, comme le dit la pub du San-Marco, mais pour Basile, la statuaire antique est plutôt dans le monumental, et ce n’est pas un Antinoüs d’un mètre de haut (aux faux airs de David, d’ailleurs) qui va le faire bander, même s’il exhibe un sexe d’angelot au niveau de ses binocles. La clientèle est d’un romantisme torride qui déborde jusque dans la proéminence des nombrils avantageux, la blancheur des tempes et les fleurs de cimetière qui tavellent les mains baladeuses.
Basile aime pourtant bien cet endroit. Il lui trouve quelque chose de rassurant.
Aujourd’hui, il mettrait sa main à couper qu’il est le plus jeune de tous les clients, celui qui a payé le droit d’entrée le plus élevé aussi, tous les autres sont abonnés, sans doute à l’année… Il n’y a qu’à voir comment on le reluque, comment sa venue est commentée à voix basse par ces tas de bidoche avachis sur des banquettes crasseuses ou sur des planches brûlantes, c’est selon.
Parce que sur les banquettes, il arrive qu’on se parle, alors les serviettes se font impudiques et n’arriveraient pas à dissimuler les sexes flasques et les bourses pendantes si ceux qui les portent le voulaient bien. Parce que sur les planches, qui ne sont pas si brûlantes que ça, on a aussi autre chose à faire qu’à transpirer, on se chuchote à l’oreille, entre gens de bonne compagnie, alors les sexes durcissent… et les bourses restent obstinément pendantes, question de température.
Ici, Basile a le sentiment d”être regardé comme un objet, et surtout d’être convoité. “On se le ferait bien…” c’est flatteur pour quelqu’un qui se trouve moche (ou pas très beau), petit (ou pas bien grand), maigre (ou plutôt malingre) et qui n’a pour lui… que ses vingt ans.
Un jour, un dimanche après-midi aussi, il a poussé la porte d’un autre sauna parisien dont il a oublié le nom. Il se souvient tout juste que c’était rue des Bons Enfants, tout près d’un commissariat, et que l’un et l’autre l’auraient fait rire aux éclats s’il n’avait pas été aussi intimidé. Dès le vestiaire, il avait été pris de panique. Un magnifique jeune noir au corps de rêve se déshabillait en même temps que lui, faisait par jeu saillir les muscles de ses bras et de ses épaules, sa plaquette de chocolat, du 86% cacao, était dessinée comme ce n’est pas permis… Envie de fuir… Il n’y avait là que de beaux mecs, aucun ne dépassait la trentaine, ni ne mesurait moins d’un mètre quatre-vingt, ni ne pesait plus de soixante-dix kilos… Ça transpirait la santé (mais pas tout à fait la bonne humeur !), la fureur de vivre (mais à l’est d’Eden, pas tout à fait la joie de vivre !)… Envie de s’enfuir…
Au San-Marco, Basile aime bien fureter dans les moindres recoins et ce qu’il apprécie par-dessus tout, c’est voir se former les couples. Et quand la porte d’une cabine se referme sur l’un d’eux, la petite pointe de jalousie qui le titille le met aussi de bonne humeur. Par contre, il évite le hammam et lui préfère la chaleur sèche du sauna. Une simple question pratique. Comme il se qualifie lui-même de voyeur et que c’est un peu ce qui l’entraîne dans cet infâme sous-sol, il n’y quitte jamais ses verres correcteurs. Sans eux, tout est flou, tout est grossier, toutes les verges, même les plus avantageuses, se perdent dans les toisons pubiennes… Hammam égale buée, buée égale visibilité réduite, et tous les chats sont gris, et mouillés. Ce n’est pas joli joli un chat mouillé. Dans la cabine de sauna, par contre, l’air est tellement sec qu’il semble qu’on y voie mieux, que le grain d’une peau est plus sensuel, que les rides en patte d’oie au coin d’un œil sont plus… sexy.
Il est un autre endroit où Basile ne met jamais les pieds : la backroom. Ce n’est pas qu’il ait peur dans le noir, mais là oui, il a peur du noir. Il donnerait pourtant… allez, vingt-deux euros, le prix de l’entrée, pour avoir les yeux nyctalopes d’un minou. Décidément, ce lieu est rempli de chats ! C’est vrai que tout y est déplacement félin, frôlement furtif, attouchement silencieux…
Au deuxième sous-sol, après qu’on ait passé la piscine où barbotent de vieux messieurs, et le salon de relaxation, quatre ou cinq transats inutiles en pvc blanc, un couloir mène aux cabines “particulières”, les “foutoirs” comme les appelle Basile, et à une pièce exiguë, la salle de cinéma, comme l’appellent les maîtres de céans. Trois gradins, hauts comme des tables, sont recouverts de coussins parallélépipédiques en skaï rouge, aux coins bouffés d’où s’échappe une mousse jaune et sale, et aux taches indélébiles de semence oubliée. En cueillie de plafond, face aux gradins, un écran de vingt pouces, encagé dans une caisse en bois, déverse la plupart du temps une neige grise ou alors l’image d’un mec horrible et poilu en train d’en empapaouter un autre glabre et tatoué.
Ils ont le chic, ici, pour choisir leurs films pornos. Que des mochetés, que des cochoncetés, à faire débander et déguerpir Basile.
Aujourd’hui, pourtant, il s’arrête un instant. Un jeune homme magnifique est étalé de tout son long sur la banquette du haut, la tête renversée, la serviette remontée sur le torse. Un quinquagénaire obèse, qui a posé son ventre à côté de lui sur la banquette intermédiaire, a englouti son visage sous le nombril offert du garçon. Assis sur le premier gradin, chacun dans son coin, deux types improbables et lubriques, salivent, bavent et se caressent le sexe tristement.
“Oui…! oui, c’est bon, elle est grosse ma queue, hein ? engloutis-la toute…”
Cette voix ? Mais c’est celle de Sam ! C’est la voix de Sam !?
Basile hallucine. Il a infailliblement reconnu la voix et l’accent stéphanois de son camarade, de son copain de promotion, de son colocataire, de celui avec qui il partage huit mètres carrés quelque part à l’autre bout de Paris. Son sang ne fait qu’un tour. Il recule vers les transats et s’assoit sur le premier. Il ne parvient pas à quitter des yeux l’entrée de la “salle de cinéma” où se joue un véritable film d’horreur.
Le temps s’est arrêté.
Et puis, Sam sort le premier. Il regarde vers lui. Il ne le voit pas, en tout cas, il ne le reconnaît pas. Il n’a pas ses lunettes. Il tient le gros bonhomme par la… bite, comme en laisse, et l’autre le suit, comme un toutou. Tous les deux s’engouffrent et s’enferment dans la première cabine libre, la troisième en fait, la dernière que Basile peut voir de sa place.
Basile s’est levé comme un fauve. Il se précipite vers l’escalier. Sa serviette le gène, alors il la met sur les épaules. Il bouscule l’homme de ménage qui ravitaille un distributeur en préservatifs et en gel intime. Casier treize. Il se rhabille à la hâte.
“… pourrait dire au revoir !” Il se fout de la réaction de l’…
hôtesse d’accueil.
“Salaud…”
Basile se retrouve devant l’entrée des artistes du Théâtre des Variétés. Il a encore confondu sa droite et sa gauche, alors il fait demi-tour.
“Salaud, salaud…”
Rue Vivienne. La pluie s’est calmée. L’air est frais, et pourtant, c’est comme si le jeune homme en manquait. Il s’est appuyé sur l’aile d’un 4×4 Nissan, un de ces engins “de ville” qu’il abomine mais contre qui, ce soir, il n’a rien à redire.
“Sam… dans cette cabine… putain… ce n’est pas dieu possible… je rêve…”
Une jeune femme passe d’un pas pressé à côté de lui. Il l’interpelle.
“S’il vous plaît Mademoiselle, s’il vous plaît, giflez-moi…”
La fille le regarde en souriant, hausse les épaules et reprend sa course.
“Ce matin, j’ai zieuté Sam prendre sa douche, et comme d’habitude il a fait sa chochotte. Sa serviette est tombée de la tringle, et j’ai bien cru qu’il allait renfiler son caleçon sans s’être essuyé… J’ai ramassé l’éponge et la lui ai jetée par dessus le rideau, tu crois qu’il m’aurait dit merci, le con…
… avec ce Bibendum… putain…
La semaine dernière, on s’est chamaillé… et puis on est allé au restau, pas loin de chez nous, à Pigalle. Mais comme on avait décidé de ne plus s’adresser la parole, on s’est écrit sur la nappe en papier.
Quand la drag-queen de deux mètres est passée près de notre table, Sam a griffonné : dommage que je sois str8, puis au dessous, il a ajouté : et timide. Il a écrit ça comme ça : str8 !
… avec ce tas de saindoux… ce n’est pas dieu possible…
Hétéro de chez hétéro, tu parles. Mon cul !”
L’incrédulité semblait faire place en lui à une certaine colère, une colère sourde, ou aveuglante, et Basile s’est mis à grelotter.
“Tout à l’heure, quand je suis parti, quand je lui ai dit que j’allais au ciné, à cause du temps, que je voulais revoir The Big Lebowski dans une petite salle rive gauche, il m’a répondu qu’il avait des maths à faire… qu’il n’avait pas envie… que les frères Coen… alors que je sais qu’il adore Joël…
… et il est arrivé au San-Marco avant moi, le con !
Faut que je rentre !
… putain… avec un pervers pépère obése…”
Maintenant, Basile se demande comment il a fait pour ne jamais se rendre compte que Sam était au moins aussi pédé que lui, à la rigueur grand bi, les homos ça sait lire dans l’œil de l’autre, il se croyait de ceux-là, ceux qui reconnaissent le gibier à cent pas. Il se demande comment on peut vivre pendant… pendant trois ans maintenant, aux côtés de quelqu’un sans qu’il comprenne qu’on en pince véritablement pour lui. Il se demande…
“Pute borgne, Sam, ce soir tu vas prendre une douche. Si t’es comme moi, tu vas te sentir dégueulasse après t’être envoyé en l’air dans ce bas-fond, avec ce gros lard de merde, alors tu vas prendre une douche !
Je serai là.
Je te jure, Sam, j’arrache le rideau, je fais voler les coquilles Saint-Jacques, les étoiles de mer et les phares bleus…
Je te plaque contre le carrelage, Sam…
… et je t’encule.
Oui Sam, je t’encule…
Après, t’auras le droit de me foutre une branlée, pardon, une raclée… Sale hétéro…!”