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il me tarde tant

24 décembre 2009

c'est arrivé demain

c'est arrivé demain


La cage d’escalier est glaciale. Basile grelotte. De froid. De peur contenue.

Il n’a pas encore réussi à poser ses petits pieds nus sur une seule marche qui ne se soit pas plainte. Celle-ci pleurniche, une autre a poussé un petit cri sourd. Il n’aurait jamais dit que le vieil escalier était aussi rhumatisant et souffreteux, aussi geignard. De jour, quand il le dévale en trombe ou quand il escalade les deux volées au pas de course, jamais les marches ne gémissent autant. A croire qu’elles le font exprès. Comme les lames du parquet de sa chambre, tout à l’heure. Basile a bien cru qu’il n’atteindrait jamais le couloir sans réveiller Baptiste, son petit frère.

Le palier, lui, s’est tu. Ici, ce ne sont pas les bruits qui effraient le petit bonhomme, mais le liseré de lumière, sous la porte des cabinets. Basile a reconnu les toussotements de sa maman. Il n’est pas rassuré pour autant. Il a une trouille bleue devant elle, et là, il se sent… fautif. Il sait bien qu’il devrait être dans son lit. Il a beau se dire que l’excuse est belle d’avoir besoin d’un petit pipi, Maman ne le croirait pas. Elle menace toujours de l’enfermer là s’il s’obstinait à ne pas être sage. Elle n’a pas manqué de le faire en deux ou trois occasions, mais aussi de placer un seau hygiénique en tôle émaillée au pied du lit que partagent ses deux garçons.

Elle non plus ne doit pas beaucoup aimer cet endroit. Les cabinets font à la maison comme une verrue qui aurait poussé dans la venelle humide la séparant de la grosse bâtisse voisine. Ils sont comme le fruit de la moisissure, un petit local exigu au plancher branlant, à la toiture en tôle plastique ondulée, jaunie et moussue, autrefois transparente, aujourd’hui à peine translucide, et aux murs de planches brutes, ni équarries, ni jointives. Quand il pleut à verse, les gouttières débordent ou fuient dans un beau fracas sur le “petit coin”. Quand il gèle à pierre fendre, s’y mettre cul nu relève de l’exploit ou de l’esprit de sacrifice. Les ampoules y grillent les unes après les autres, victimes de court-circuit, et c’est la nuit en plein jour. Comment Basile, et son petit frère plus encore, ne seraient-ils pas effrayés à l’idée d’aller faire là leurs besoins quand leur pauvre maman l’est autant ?
La porte des cabinets a deux verrous. Le premier à l’intérieur, c’est normal, pour s’y enfermer tranquille. Le second, à hauteur d’enfant, à l’extérieur, pour pouvoir la maintenir fermée (sinon elle est toujours grande ouverte, et “c’est insupportable !”), et aussi… pour pouvoir l’y enfermer, lui, Basile.
Comment résister à l’irrépressible envie de faire jouer le loqueteau ?

Avec son habituel petit sourire narquois, le garçonnet a prudemment attaqué la descente de la deuxième volée, doublement aux aguets. Toutes les marches ont craqué. Leur bois était seulement froid, en bas le carrelage est glacial sous ses pieds. Il n’en a cure, dans quelques mètres, il sera dans la cuisine, près de la grosse cuisinière en fonte devant laquelle il a déposé ses petits souliers, tout à l’heure, au milieu des chaussures de toute la famille. C’est l’emplacement d’une cheminée, bien sûr, mais Basile est un peu incrédule, il imagine mal le Père Noël atterrir là. Par où va-t-il passer, d’abord ? Pour lui amener quoi, il n’a rien commandé, il préfère laisser vagabonder ses rêves fous ? Ce sont autant de bonnes questions curieuses qui lui ont fait braver la peur et le froid de cette nuit d’hiver si particulière.

Jamais il n’aurait pensé aller de la sorte de surprise en surprise. Les cloches de la Cathédrale viennent de tinter deux fois, à l’instant, et malgré l’heure, Basile entend faiblement la radio qui joue en sourdine des chants liturgiques de circonstance. Qui n’a pas éteint l’énorme poste Manufrance où l’on ne capte que deux stations en grandes ondes : Allouis pour le Grenier de Montmartre, et Monte-Carlo pour Quitte ou Double ? Et qui a laissé allumée la lumière de la cuisine ?
Le garçonnet a passé la tête par l’entrebâillement de la porte. Il n’en croit pas ses yeux. Son père est assis à la table familiale nappée de papier journal. Il a sur lui son bleu de travail. Il lui tourne le dos. Une Gauloise brûle toute seule dans un cendrier…
Le papa de Basile tient un pinceau en main. Il est en train de badigeonner avec application une espèce bizarre de boîte en bois aux coins arrondis. Cette caisse est montée sur de petites roues à rayons et à pneus pleins (… qui ressemblent drôlement à celles de l’ancienne poussette de Baptiste, se dit l’enfant) et elle ne tient pas en place. Avec la même peinture qui empeste la pièce, à l’atelier de menuiserie, on apprête les volets neufs, les huisseries ou tous les bouts de bois destinés à vivre dehors. Ni grise, ni bleue, sèche elle ne brille plus, elle se contente de protéger. Basile aime bien sa couleur hésitante et triste, mais moins son odeur. Il lui préfère celle de la sciure fraîche.

- Que fais-tu, Papa ?
L’homme a fait un bond qui aurait pu le jeter de sa chaise. Il s’attendait visiblement à tout sauf à entendre une voix enfantine et douce poser dans son dos une telle question. Il reprend pourtant très vite ses esprits et, grondeur et amusé, il demande à son tour :
- Et toi fiston, que fais-tu là ? Nu-pieds en plus, tu vas prendre mal…
- C’est quoi, Papa ?
- C’est une voiture de course, à pédales. C’est ton cadeau de Noël, tu sais. Le Père Noël est passé un peu après minuit. Je n’étais pas encore couché. Il m’a dit…
- Tu lui as parlé ? l’interrompt son petit homme.
- Oui mon garçon. Oui. Il m’a dit qu’il avait eu beaucoup de travail et beaucoup… de soucis, cette année. Il n’a pas eu le temps de tout finir. Alors il m’a demandé si je voulais bien terminer la peinture, pour lui, et je viens d’ailleurs tout juste d’achever… la première couche…
Quelle meilleure récompense pour Calliste que les grands yeux émerveillés de son rejeton, sous sa tignasse tout ébouriffée par les rêves faits au creux de l’oreiller, et par les gros doigts songeurs de charpentier qu’il vient de noyer dedans.
Sous la caresse, Basile s’est remis à trembler, comme une feuille au vent. Son papa l’a pris sous les bras pour l’asseoir sur ses genoux. Le pinceau est tombé par terre, sur le carrelage qu’il a éclaboussé d’une kyrielle de petites gouttes…
- Ce n’est rien…
Basile a sommeil. Il a envie maintenant de s’endormir sur les genoux de… Calliste. Il rêve déjà, n’est-ce pas…?

La porte de la cuisine vient de s’ouvrir toute grande avec fracas et dans un cri qui déchire la nuit.
- Non Maman, nnooon !!!
- Non Léonie, NON !

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signe de vie

26 novembre 2009

tranche de vie

tranche de vie



26 novembre de cette année-là – CHU de Nantes

- Vous pouvez y aller. On vient de terminer sa toilette…
L’infirmier a montré du doigt le long couloir sombre au fin fond duquel éclabousse une lumière crue, industrielle et froide.
Cette lumière vient de sa chambre dont la porte doit être restée grande ouverte.
J’hésite. Je suis pourtant bardé d’une certitude douloureuse. J’ai peur.
L’incrédulité, depuis tout à l’heure au milieu de l’après-midi, se lit dans le regard de Daniel. Il a peur.
Il s’avance pourtant avec assurance.
Je le suis, à quelques mètres.
J’ai conduit jusqu’à l’Hôtel-Dieu, bien sûr, mais je ne sais pas lequel de nous deux a emmené l’autre jusqu’ici, à presque minuit.
La pièce est noyée par les néons. Il fait très froid. L’air glacial de cette nuit de fin novembre entre par l’entrebâillement de la fenêtre sur cour.
Tout est blanc, comme surexposé, je ne distingue aucun détail.
Il est là, étendu à plat dos sur le lit métallique, un drap soigneusement remonté jusqu’aux aisselles, les épaules nues, les bras nus allongés le long du corps.
Son visage est impeccablement rasé, il n’a plus la barbe de trois jours que je lui ai vue à midi. Il n’a plus non plus autour du torse les bandages souillés de sang, mais un pansement fin, comme posé sur la poitrine.
Tout à l’heure, ses cheveux trempés de transpiration lui collaient au front et dans la nuque. Quand il parvenait à les ouvrir, ses yeux terrifiés et terrifiants roulaient de droite à gauche, de bas en haut. Sous le masque transparent, sa respiration irrégulière trahissait le manque d’air.
On a tout débarrassé autour du lit. Toutes les affreuses machines, qui ronronnaient ou sifflaient, et clignotaient de voyants orangé en bipant, ont disparu.
On a collé sur ses paupières deux fines lamelles de sparadrap blanc et brillant.
- C’est pour qu’il garde les yeux fermés…
Daniel travaille dans un hôpital de région parisienne. Il n’est arrivé qu’au train de dix-sept heures trente. Il a répondu à mon appel comme il répond maintenant à ma question muette.
Il est passé d’un côté du lit, dans la venelle. Je me suis placé côté fenêtre, côté cour, et côté cœur.
Je regarde ce visage blafard, presque verdâtre, encore marqué par toute la souffrance violemment endurée, le combat inutile et l’immense frayeur.
J’aurais tant aimé le trouver apaisé et serein… Il semble encore prisonnier des griffes d’une vaine bataille perdue d’avance !
J’ai pris sa main gauche entre mes deux mains, sans la soulever du drap.
Nous restons là, main contre mains. L’heure s’est arrêtée sur toutes les horloges de la Terre.
J’ai soudain senti une légère pression de ses doigts sur mes doigts…
… j’ai été bouleversé par ce geste, le dernier signe qu’il m’ait fait.

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le mauvais fils

10 novembre 2009
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correspondance

tranche de vie

tranche de vie



Il y a déjà quelques mois qu’on a enterré Papa.

À nouveau, ma classe représentait l’établissement de la rue Adoue aux obsèques d’un parent d’élève, encadrée par Zozotte, la prof de sciences nat, et par cet horrible con de prof de français, mais à la Cathédrale, la cérémonie a été moins belle que celle de la semaine précédente dans l’église Notre-Dame, chantée elle, avec l’Harmonie Municipale presque au grand complet. Ne manquait que Monsieur Cazaux. Il avait pourtant la vedette le papa de Pipo, allongé dans la caisse de bois aux poignées brillantes que je ne pouvais quitter des yeux, fasciné…
Papa racontait qu’il avait fabriqué des cercueils, était-ce pour me faire peur ?

J’ai passé l’été au bord du Vert ou dans les fougeraies du Barétous.
J’y ai appris la solitude, et le spleen. Je ne chante plus, Je ne ris plus.
De retour au collège, tous mes copains de la classe de troisième moderne prime connaissent des émois que je ne partage absolument pas.
Depuis que je me suis mortellement et définitivement fâché avec Simon, mon ventre ne m’inspire que dégoût. C’est sciemment que je dis “mortellement”, parce que j’ai bien failli l’étrangler, Simon, pas seulement l’ “escaner”, je voulais qu’il crève.
C’était juste avant les vacances, sur la bande d’herbe qu’il y avait entre la façade arrière de la maison et le potager. Nous luttions gentiment et moins gringalet que Simon, j’avais le dessus. Brusquement, mon bas-ventre s’est mis à durcir, et la colère, la honte qui rougissaient mes joues, une espèce de rancœur aussi, je voulais lui faire payer ça, m’ont fait serrer de toutes mes forces le cou de mon meilleur copain et oublier qu’il était le seul sur l’épaule de qui j’avais pu pleurer mon père sans retenue.

Germain m’avait refilé une revue pornographique où des femmes vulgaires étalaient leurs seins avantageux. Elles étaient nues, mais des rectangles noirs cachaient leurs entrejambes grands ouverts.
Tout ça me laissait froid, mais je cachais pourtant ce foutu magazine comme un trésor.
Le dessous du sommier de mon lit était tendu d’une toile de jute grossière où Jean-Paul, avant moi, avait percé une ouverture, tout près d’une traverse sur laquelle je cachais ce que j’avais de plus secret et ces quelques cigarettes que je ne me décidais décidément pas à fumer. Il fallait pratiquement se mettre à plat ventre au sol pour accéder à ma planque.
Un beau soir, plus de revue, envolées “les femmes à poil” de Germain.
Maman ! Ce ne pouvait être que Maman, qui faisait là son métier de mère en me protégeant, qui ne dirait rien, qui ne ferait ni la moindre allusion, ni la moindre remontrance, qui prierait pour mon salut et m’éviter l’enfer…
Mais moi, que dirais-je à Germain ? Que ces cochoncetés, après être passées sous le manteau et sous mon lit, avaient fini dans le foyer de la cuisinière en un feu de joie destiné à m’exorciser ? Que toutes les questions m’étaient interdites, que j’étais trop jeune, de toute façon, pour jouer à ces jeux-là, et que tabous et interdits, chez moi, étaient faits pour être aveuglément respectés sans commentaire.
“La guerre des boutons” était sur la plus haute étagère de la bibliothèque, inaccessible, tu parles, sous prétexte d’un “couille molle” dans la bouche de Petit Gibus, dès la cinquième page…
… alors, si j’aurais su, j’aurais pas venu lui demander son magazine dégueulasse, à Germain.

Je suis tombé de vélo quelques jours plus tard.
Mon coude et mon genou, du même côté mais je ne sais plus lequel, sont égratignés et on m’a peinturluré en rouge mercurochrome.
Par contre, j’ai tu que la selle m’a écrabouillé la “couille” gauche et que j’ai à l’aine un bleu de la taille d’une petite assiette à gâteaux.
La nuit est tombée depuis longtemps. Tout le monde est couché. Seule Léonie est encore dans la cuisine. Faute de bois, la cuisinière s’est éteinte, mais elle finit de cirer toutes les chaussures de la maison, comme tous les samedis, quand elle en a le temps, ou sinon comme tous les dimanches matin.

Je ne dors pas. Sans réveiller mon petit frère Baptiste, je me lève sans bruit. Même le parquet est froid sous mes pieds nus et je vais devoir affronter le carrelage.
- Tu ne dors pas ?
- Maman, j’ai mal en haut de la cuisse. C’est à cause de ma culbute à vélo. Il faudrait que tu m’y passes quelque chose…
Je tenais à la main le tube d’un onguent au camphre qu’avait déjà utilisé Jean-Paul. C’est moi qui l’avais massé à plusieurs reprises, après un méchant coup de crampons reçu dans le dos. J’avais pris soin d’éviter le Dolpic qui m’échauffait les mains, presque jusqu’à la brûlure, et qui faisait sauter mon frère comme un cabri à dos rouge sang.
- C’est le truc à Jean-Paul !
- Tu crois que…
Là, je baisse à la fois le pantalon de pyjama et le slip que je garde toujours pour dormir, “par pudeur”.
Je montre mon bleu…
La dernière fois que Maman m’a vu ainsi nu remonte à des années-lumière, quand nous habitions rue de l’Eglise et que j’enjambais le bord de la lessiveuse d’eau tiède, après que Baptiste en soit sorti, pour la grande toilette hebdomadaire.
Maman a pris un peu de pommade au bout des doigts et commencé à masser doucement cet hématome qui ne me faisait aucun mal.
Mon sexe s’est aussitôt mis tout debout. Quelle étrange sensation… et j’ai très facilement et étonnement balayé ma honte d’une simple pichenette.
Par contre, je n’ai jamais regardé le visage de ma mère, ni sa main, ni mon attirail qui était presque douloureux.
Le produit chauffait un peu, ma roubignole était très sensible, les gestes de Maman étaient devenus brusques, il me tardait maintenant qu’elle me renvoie au lit…
- Il ne faut pas…
- …
- Ce n’est pas normal de se mettre dans des états pareils à ton âge !
- …
- Je crois que je vais en parler au Docteur Darmon…
- …

Fin du “supplice”. J’avais voulu ça, et j’aurais dû être comblé.
Je voulais montrer que je devenais un homme, que j’étais presque un homme, que je ne pouvais plus être traité comme un gosse, que je voulais qu’on respecte mon petit espace de liberté.
Et j’avais le sentiment d’avoir… humilié ma mère, et je n’en étais pas peu fier.
Je savais que je n’avais pas rougi, je n’avais pas eu chaud aux joues, je savais que ce geste resterait sans conséquence, que jamais on n’en parlerait, oui je savais pertinemment qu’on ne me demanderait pas si ces soins si particuliers m’avaient seulement soulagé.
Je l’avais eue ma caresse, cette caresse d’une mère à son enfant…
… et je haïssais Léonie.

(un autre extrait de La lettre à ma sœur que Basile n’a jamais envoyée)

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un ou deux morceaux de sucre ?

26 octobre 2009
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correspondance

tranche de vie

tranche de vie



Un dimanche après-midi de (cette année-là), j’aidais Papa à monter ce meuble qu’il avait fabriqué pour la salle de bains. Tu dois te souvenir de ce long placard horizontal à portes coulissantes, juché sur deux autres, verticaux, peints en vert d’eau, qui se trouvaient contre la cloison d’avec la cuisine.
J’étais grêle comme une ablette, mes petits bras n’y pouvaient mais, comment monter cet énorme machin jusqu’au plafond ? Papa s’énervait, jurait, m’engueulait, manquait de tomber de l’escabeau…
… et moi, effronté, je me suis mis à fredonner “mon dieu quel malheur, mon dieu quel malheur, d’avoir un papa qui bricole… mon dieu quel malheur… un papa bricoleur”.
Je ne l’ai pas vue arriver. J’ai pris LA gifle, LA torgnole, LA beigne de ma vie.

Calliste m’avait giflé !!!
Calliste est descendu de son échelle, abandonnant le meuble en équilibre. J’étais assis par terre, sans doute à moitié assommé. Il m’a pris dans ses bras, il m’a serré contre lui, il m’a écrasé, il sanglotait “je te demande pardon, pardon, j’ai entendu “qui picole”, j’ai compris “picoleur”, je te demande pardon…”
Mon Papa pleurait !
Calliste pleurait, mêlant ses larmes d’un mioche de dix ans avec les larmes du gosse de dix ans que j’étais !

Le bonheur, ça ressemble à ça ! Cette SEULE gifle !
Je n’ai pas le souvenir que Maman m’ait jamais giflé.
Ou alors, c’était peut-être pour des trucs sans aucune importance…
… et puis non, je crois que Maman ne m’a jamais giflé.

Je n’ai pas le souvenir non plus que Maman m’ait jamais pris dans ses bras.
Je sais qu’elle m’a allaité jusqu’à plus soif en me donnant le sein, c’est tout !

Le 7 octobre (cette année-là), j’ai demandé à Camille d’aller m’attendre au-dehors, ou au café devant un petit noir, ou dans la voiture.
C’est vrai que je n’avais pas le souvenir non plus d’avoir jamais vu ma mère dans pareil état.
Quand la mémoire nous joue des tours…
… et qu’elle nous fait garder les meilleures images, en occultant toutes les autres.

Je me souviens du Château de Préville et de ces promenades dans le parc, je me souviens de juin de (cette autre année-là)…
… et puis non, tout est flou, les personnages n’ont pas de visage, ou pas d’âge, comment y reconnaîtrais-je, parmi eux, celui de ma mère que je sais être celui d’une femme droguée, hagarde, aux paroles incohérentes.
Est-elle folle ? Est-ce l’effet dévastateur des électrochocs ? Celui de ces saloperies de médicaments administrés par une bande de fous ?

Léonie est là, amaigrie, elle a perdu beaucoup de ses cheveux sur un côté de la tête.
Elle est vieille !
C’est étonnant, pour la première fois, je prends réellement conscience que j’ai devant moi la vieille maman d’un vieux jeune homme élégant de soixante ans.
Elle ne me reconnaît pas, pas plus qu’elle n’a reconnu Camille, tout à l’heure.
Et puis oui !
“Je suis Basile…”, et elle répète : “Basile !”
Sans point d’interrogation, mais elle ne veut pas me parler, je sais qu’elle ne veut pas me parler, je comprends qu’elle n’a pas envie de moi debout près d’elle, penché au-dessus d’elle.
Dans l’autre lit, l’autre dame semble sortie d’une cachette. Elle a soulevé son drap, on la croirait sous une tente, et elle me fait un petit geste.

Je me suis approché, je me suis présenté, et je demande des nouvelles de Maman, si elles se parlent, si… je ne sais plus. Non, il n’y avait pas d’échange entre elles, oui, Maman n’allait pas bien du tout, elle ne répondait pas aux questions, elle ne disait rien.
On m’a rapporté, je crois, que cette voisine de chambrée était une ancienne religieuse. Je ne sais pas pourquoi j’ai retenu ça, sans même me demander comment pouvait-on être “ancienne” religieuse.
En me couvrant de bondieuseries, “Il est si miséricordieux, Il vous le rendra au centuple…”, elle m’a tendu la main qui ne faisait pas office de piquet de tente, et j’ai pris cette main fine, blanche, aux doigts soignés, je l’ai prise dans les miennes pour une espèce de caresse. Sa peau était très douce, la joue ou la fesse d’un bébé…
Je suis retourné au chevet de Maman, j’ai regardé ses mains posées sur le drap, aussi fines, aussi soignées que celle que je venais de lâcher, à la différence que quelques veines saillantes bleuissaient sous la peau.

Je prends les mains de Léonie qui, surprise, entrouvre les paupières, me regarde, esquisse une grimace, ou un sourire.
C’est une première, je suis prêt à le jurer…
Je caresse le dessus de ces deux mains de la pulpe de mes doigts. Je vis une découverte. Elles sont plus douces que jamais je n’aurais pu l’imaginer, si douces…
Maman a rouvert les yeux et elle murmure : “Tu m’as dit que tu voulais mourir !”
Pas de point d’interrogation ici non plus, j’ai donc dit, ou écrit, que je voulais mourir, et je le veux encore peut-être.
Je ne comprends pas.
Fallait-il que je comprenne : “Tu vois, moi, JE NE VEUX PAS MOURIR !” ?

J’ai fini par abandonner ses mains qui voulaient que je les abandonne…
Il m’a aussi fallu abandonner la chambre, deux aide-soignantes venaient lever la voisine de Maman.
J’ai profité de ce court instant pour appeler Jean-Paul (mon frère). C’était comme un appel au secours.
Impressionné, j’avais vraisemblablement des sanglots dans la voix…
Il fallait, m’a-t-il dit, que je brusque Léonie, que je lui parle très fort, que je crie. Elle était parfois comme ça. Elle allait réagir et enfin m’accueillir, ou faire comme si… et me parler.
C’est vrai qu’à mon retour, elle a eu quelques mots, pour me demander une nouvelle fois mon pardon, elle me fait le coup chaque fois que je viens en Béarn, depuis déjà quelque temps.
Pardon pourquoi, bon sang !
Je n’ai pas besoin de beaucoup me forcer pour penser que je pourrais ne pas être là.
Pardon alors d’avoir fait que je sois là, ici-bas, en parlant avec ses mots, dans ce monde de souffrance, avec toute ma souffrance et mon dégoût de la vie même…

Je suis brutalement devenu… de trop. Maman m’avait bien assez vu pour aujourd’hui. Elle m’a fait un petit geste de la main droite, comme pour me signifier un au revoir.
J’ai un peu haussé le ton pour lui dire que je ne pourrais pas venir le dimanche suivant, que je ne reviendrais peut-être pas de sitôt, et je me fichais bien un peu qu’elle m’entende et me comprenne ou pas.
Sans même ravoir la tentation de reprendre sa main dans les miennes, j’ai reculé vers la porte.

Comme elle, à plusieurs reprises je fais ce petit signe de la main en guise… d’adieu, avec ce sentiment confus que jamais plus je ne la reverrai.
Nous avons tous les deux sur les lèvres ce petit sourire contrit, et dans les yeux cette infinie tristesse qui font que nous nous ressemblons tant.

Mes dix ans, mes treize ans m’ont sauté à la gueule.
Je n’ai jamais appris la tendresse, je n’ai jamais connu les caresses.
On n’est pas sucre par chez nous, seulement diabétique.
Est-ce que ceci n’expliquerait pas cela ?

(extrait de La lettre à ma sœur que Basile n’a jamais envoyée)

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colère

28 septembre 2009

tranche de vie

tranche de vie



Comme annoncé.

Mais je me demande si “haine” ne conviendrait pas mieux à ce qui suit.

Une deuxième histoire, je te l’ai dit, est revenue à la surface avec une précision qu’on croirait tirée d’un roman ou d’un film…
Un étrange travail de mémoire. J’ai écrit travail, mais il n’y a eu aucun effort de ma part, tout est là, comme à fleur de peau, même si ça ne ressort pas aussi souvent que ça, rassure-toi.

Le square, le banc, le grand espace sablé pour les enfants, ou macadamisé ailleurs, la longue langue engazonnée le long de la haie, de l’espèce de corridor et de la clôture sur le périphérique qui ronronne sans cesse, en contre-bas, tu reconnais le décor de Roger Hart, n’est-ce pas ?
Tu vas voir, comme de bien entendu les costumes sont de Donald Cardwell, mais il ne s’est guère foulé cette fois…

C’était la même époque (je suis infoutu de dire si c’était avant ou après). J’avais quoi… un peu moins de la trentaine. Un bel âge…! J’étais bien dans ma peau, droit dans mes bottes, sûr de moi (ou presque), de mon physique longiligne à la musculature sèche, des rondeurs de mon petit cul.
Un hic pourtant…! Mes lunettes…! J’avais bien essayé les verres de contact, mais j’ai vraiment une vue à la con, compliquée en diable, le port des lentilles, c’était pas bien ça (il paraît que je ne pleure pas assez, enfin mes yeux, parce que moi j’ai plutôt tendance à la… sensiblerie) et je le réservais à mes rares sorties au… sauna.

Une trop belle nuit d’été, un ciel étoilé (oui, même à Paris, vu depuis la demi-obscurité du sous-bois, les réverbères sont rares au bois de Vincennes), et une touffeur épaisse qui rendait l’air pollué par les bagnoles qui tournent en rond sur le périph presque irrespirable.
Mais tu sais, un pédé qui passe en quelques instants des brumes d’un hammam aux planches torrides d’un sauna, des relents de transpiration et de musc aux odeurs de foutre… pour aller s’enfermer à deux, à trois, dans une étroite cabine qui mélange tout ça aux douces nuances de la…pisse, voire, de la… merde, un pédé, ça se sent bien dans le gaz carbonique et l’humus des tas d’herbe coupée ou de feuilles mortes abandonnées là.
Et puis, le pédé en question, il s’est copieusement aspergé d’eau de toilettes de Monop’, ce qui ne vaut guère mieux que le lisier de cochon, mais quand même, j’ai aussi rencontré des garçons qui sentaient vachement… bon.

Je voulais, cette nuit-là, “me faire un mec”, comme on dit, parce qu’on n’envisage même pas une rencontre.
Avant, c’est juste l’échange de quelques phrases telles que “T’as du feu ?” ou “Quelle heure est-il ? Il est déjà tard, non ?” (sous-entendu, “Décide-toi, merde”…), pendant, ce ne sont que quelques cris étouffés, “Quelle belle queue…!”, “Tu me suces ?”, et après, il ne reste plus rien, et si on ne saute pas au suivant, on court chez soi, sous sa douche… sans même le souvenir d’un sourire, de dents blanches, et surtout pas d’un regard “mers du sud” dans lequel on se serait bien noyé…

Tu sais, à cette époque, la mode était au court et à l’ajusté.
Je portais un petit short noir, un peu échancré sur la jambe, sans rien dessous, une espèce de débardeur près du corps, blanc et noir, des Adidas bleues (je crois qu’on disait tennis, plutôt que baskets) et des chaussettes, de tennis, blanches.
J’avais laissé le trousseau de clés de l’appart dans la boîte aux lettres, et glissé la clé de boîte aux lettres sous la semelle, dans ma chaussure. Pas de montre, pas de chaînette. Nothing else.
Si, le hic…! Mes lunettes…! Je n’ai rien d’un chat, et dans le noir, je ne te fais pas la différence entre un âne (rare à Paris) et un scooter. Tout le contraire d’un nyctalope, puisque c’est comme ça que ça s’appelle. J’aurais bien aimé être nyctalope, être une espèce d’oiseau de nuit…

Arrivé au square, à quelques encablures de chez moi, je l’ai traversé d’un pas assuré, l’œil déjà aux aguets, en repérage. L’homme de ma nuit (de ma vie?) était peut-être déjà là… à m’attendre (la nuit est faite pour rêver).
J’ai aussitôt remarqué quelque chose de très inhabituel compte tenu de l’heure avancée, un groupe de jeunes gens bruyants, gars et filles, je crois, assis en rond dans l’herbe autour de canettes de bière vides, sans doute ivres ou shootés pour la plupart.
Je suis passé à une quinzaine de mètres d’eux, faisant mine de les ignorer, simplement, sans appréhension aucune, là, l’endroit est bien éclairé par un candélabre.
Ils se sont brusquement levés comme un seul homme, comme si un ordre discret ou silencieux venait de leur être donné, et ont rapidement, tous ensemble, marché sur moi.
Au premier rang, avançant un bon mètre avant les autres, un jeune garçon semblait être leur chef. Petit de taille, brun, torse et pieds nus, il portait seulement un pantalon de survêtement bleu-roi. Il était très bronzé. Je ne saurais mieux le détailler… mon regard s’est porté sur le moignon, à mi avant-bras, qu’il portait à droite (est-ce qu’on “porte” un moignon quand on a été amputé d’une main ?).
Impressionnant.

Je m’étais arrêté… et ils se sont aussi tous arrêtés à deux mètres de moi, derrière leur “petit chef”, sans chercher à m’encercler, et sans plus bouger.
Je ne voyais que le moignon…
Les secondes durent des heures. Pas un mot. Plus un bruit, je crois que je n’entendais même plus la circulation du périphérique.
Tout à coup, inexplicablement, le petit bonhomme s’est littéralement envolé vers moi, et ses pieds nus, en avant, sont venus me frapper sous le cou, en haut du thorax, à hauteur des clavicules et plutôt sur l’une d’entre elles, la gauche. Je suis parti à la renverse, je suis tombé lourdement sur le dos, et là, ils se sont tous rués sur moi pour un passage à tabac en règle.
Ils ne m’ont frappé qu’à coups de pied, et ils semblaient tous chaussés, eux. Ça pleuvait, ça pleuvait, je pleurais. Inconsciemment, je m’étais mis en position fœtale, la tête dans l’abri de mes deux avant-bras et de mes mains. Un pied dans les reins, un pied dans le ventre, un autre dans les côtes, sous le cœur, un autre encore sur le dessus de la cuisse gauche, une godasse, comme une randger a écrasé ma cheville droite (le mec, le con, était debout de tout son poids sur ma cheville droite !), et je ne te parle que des coups qui ont laissé des traces, de sacrées traces.
Est-ce par chance, est-ce de volonté délibérée, je n’ai reçu de coup de pied ni sur la tête, ni au bas-ventre…

Les secondes durent des heures. J’ai alors gueulé, gueulé comme je ne l’avais jamais fait, à me déchirer le larynx et à réveiller tout Paris. Je savais ne pouvoir compter sur personne, toutes les tapioles du coin avaient couru se planquer derrière les arbres, les taillis ou les buissons et regardaient, impuissantes… et tristes, je l’espère.
Un seul mot, un seul, à deux reprises, a franchi ma gorge : MAMAN…! MAMAAAAAANNN…!

J’ai alors entendu une petite voix qui disait : “Arrêtez là, si ça se trouve, ce mec, il est même pas pédé…!” puis, presque aussitôt après, des coups de sifflets stridents, comme ceux d’un agent de police… et mes agresseurs m’ont abandonné, là dans le sable, pour aller tranquillement se rasseoir en rond autour de leurs canettes et de leurs mégots, à une vingtaine de mètres de moi.
(il paraît que des gars ne sortent jamais sans leur sifflet d’arbitre, en cas de bagarre entre deux ou trois antagonistes, siffler suffit à les faire se carapater chacun de son côté et a dû épargner à beaucoup de se faire tabasser ou détrousser)

Je suis resté un moment à plat ventre, les bras en croix, la bouche pleine de sable… Je ne sais pas si j’essayais de prendre la mesure des forces qui me restaient, ou de simplement savoir où je n’avais pas mal…
Je me suis alors mis péniblement à quatre pattes, j’ai craché, ce n’était pas du sang, et toujours à croupetons, à tâtons, j’ai cherché mes lunettes autour de moi. Un binoclard de mon espèce ne retrouve ses verres que s’il les a sur le nez, et moi, dans cette obscurité, les yeux pleins de larmes, je voyais à peine mes mains qui fouillaient en pure perte.
Il ne me restait qu’à détaler. J’avais la trouille de repasser devant le groupe de jeunes gens qui semblaient pourtant m’ignorer superbement… J’ai préféré traverser tout le square, vers l’autre sortie, je devais tituber comme un ivrogne, chacun de mes gestes m’aurait arraché des cris si je n’avais eu la bouche pleine de larmes, de honte et de…haine.
J’avais trop peur de me retourner, pourtant je sentais confusément qu’on me suivait. C’est au moment de pousser le portillon métallique de la clôture du square et de retrouver la pleine lumière de l’éclairage public de la Porte Dorée, qu’une petite voix m’a dit, texto : “Monsieur, vos lunettes…!”. Un grand jeune homme d’une vingtaine d’années s’est approché de moi et a posé les lunettes dans la main que je lui tendais avant de s’enfuir dans la nuit. Je suis persuadé d’avoir murmuré un merci, mais je ne le jurerais pas.

Cette nuit-là j’ai su ce qu’était la… haine.
Rentré chez moi, j’enrageais. J’essayais bien de nettoyer et de panser mes plaies et mes bosses, mais je maudissais le ciel et la législation française qui m’empêchaient d’être armé, comme aux Etats-Unis. Si j’avais eu à portée de main un fusil, une carabine, un Magnum machin chose ou n’importe quoi d’autre, je suis absolument certain que je serais ressorti, que je serais retourné vers le groupe, dans le square, que j’aurais posé le canon de mon arme sur la poitrine d’un des gars, n’importe lequel, et pourquoi pas le manchot s’il était venu le premier au-devant de moi, ou celui qui m’avait suivi pour me rendre mes lunettes… et que j’aurais tiré.

Je crois que ma clavicule et mes côtes flottantes gauches, si elles n’ont pas cassé, ont bien dérouillé. J’ai eu une énorme entorse de la cheville droite. Tous mes bleus, je crois que j’en étais couvert, sinon la tête et étrangement, les mains, tous mes bleus sont passés au violet, au noir, au vert, au jaune…
Je me suis traîné pendant une quinzaine de jours.
Je ne suis allé ni au commissariat, ni consulter un toubib.
J’ai bu ma souffrance diffuse, mes douleurs lancinantes, ma rage tenace, ma honte omniprésente et aussi… ma haine. Elle a le goût du fiel…!

Jamais je n’achèterai ni un revolver, ni une carabine, ni un fusil (quoique, un lance-roquettes…)

Tu vois, je sais aussi raconter des histoires drôles.

Si ma première histoire (Mélancolie) n’avait jamais passé le cap de mes lèvres, celle-ci, j’ai déjà eu, plusieurs fois, l’occasion de la raconter. Tout de suite, parce que “ça” se voyait malgré tous mes efforts, plus tard, à propos de violence gratuite ou des rapports jeunes-moins jeunes, mais je taisais toujours un détail ou deux : ma tenue et la taille du short, l’endroit, mon cri d’appel au secours…
Là, tu as eu droit à la vraie version, intégrale et authentique, avec les odeurs et la bande son originales, et toutes ces images, presque en noir et blanc…
Un petit aperçu de mon vécu…au théâtre, ce soir…

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suée froide

21 septembre 2009

nostalgie

nostalgie



Passage des Panoramas. Dimanche après-midi.
Basile se les boufferait. Une fois de plus il a atterri là, une fois de plus l’endroit lui parait lugubre… Pourtant, il ne fera plus demi-tour.
Comme à chaque fois, il se croirait revenu deux siècles en arrière, quand l’argent venant des spéculations boursières dans l’immobilier, autres temps, autre mœurs, avait permis la construction du premier passage couvert de Paris, mais comme à chaque fois, la galerie est déserte et glauque.
Le jeune homme regrette de ne pas avoir connu l’endroit du temps du Palais Brongniart et des golden boys, quand ceux-ci venaient ici faire la même chose que lui cet après-midi : essayer de trouver quelqu’un pour se vider les couilles.
Dehors, il pleut à seaux, mais personne n’est venu se réfugier ici. C’est vrai que tout est fermé, Stern, les restau, les Coulisses, le Croque-Note… La verrière parait grise et sale. Le sol qui a peut-être été de mosaïque n’est plus qu’un horrible patchwork de rustines de ciment ou d’asphalte. Il est gris et sale.
Baptiste lève les yeux vers la pendule. Quatre heures un quart.
Il est entré par le boulevard. Le sauna se trouve à l’autre bout, côté rue Saint-Marc. Basile le connaît d’ailleurs presque sous ce nom-là : sauna San-Marco, comme le café.
Il sourit en se disant que comme à chaque fois, il va être surpris par l’odeur en entrant. Ça sent tout, sauf le pin des Landes… un peu comme la lessive.
Vingt-deux euros ! Mazette, ça a encore augmenté. La dernière fois qu’il est venu là, c’était il y a quelques mois sans doute, il ne se souvient plus très bien, Basile, grand seigneur, a laissé la monnaie, un euro, en pourboire. Là, il n’a qu’un billet en main, par précaution, son porte-feuille est au fond du sac à dos, et il est obligé de fouiller sa poche. Deux euros. Machinalement il regarde l’avers de la pièce. Dante Alighieri. Bon, ce n’est pas Venise et la place aux pigeons, mais ce n’est pas tombé loin. Il y voit un heureux présage, avec le roi des belges la chaude-pisse était garantie, avec Juan-Carlos, c’étaient les morpions assurés !
S’il est une chose qui n’a pas changé, c’est bien l’accueil. Le sbire, dans le sas, est un gros balèze noir, en costard noir, comme devant une agence bancaire, comme s’il ne faisait pas assez chaud là dedans, et il est souriant comme une porte de prison. Quant à l’… hôtesse, toujours le même, il a au moins cinquante balais, il est chauve, il a dû faire jouer ses zygomatiques dans une autre vie, la dernière fois, et il tend au garçon, sans un mot et sans le regarder, sa serviette et le bracelet auquel est accrochée la clé de l’armoire-vestiaire.
Treize. “Bonne affaire, se dit Basile, aujourd’hui je rencontre l’homme de ma vie.
Son merci ne l’étouffe pas.
Basile est pudique. Il a horreur de se déshabiller devant quelqu’un. Ici comme ailleurs. Comme chez lui où il cohabite avec un… copain, dans huit mètres carrés. Il a peut-être appris ça de son copain, justement, que sa propre nudité met mal à l’aise. Chacun des deux garçons se cache des regards de l’autre comme s’il avait peur, comme s’il avait honte, comme si c’était mal ou comme si c’était sale.
Et là, comme un fait exprès, un quadragénaire grassouillet et blanc comme un cachet, s’est assis sur la banquette en skaï rouge qui fait face au vestiaire numéro treize. Il a déjà enfilé ses chaussettes qu’il a remontées jusqu’à mi mollet, ou alors il ne les a pas encore quittées, et il a placé sa serviette en boule sur son bas-ventre en guise de cache-sexe. Basile a commencé à se dévêtir lentement, il a le sentiment d’être épié, étudié dans les moindres détails, et il se demande s’il doit tomber culotte avant de mettre l’étroite serviette autour de ses reins ou le contraire. Il sait confusément que l’autre a pour lui et pour son petit cul ce même regard lubrique que les vieux vautours pour la chair fraîche. Et puis, sa gène fait place à l’amusement. Il vient de remarquer que le bonhomme tient à la main une nu-pieds en plastique délavé, de celles qu’on met, quand on a les petons sensibles, pour aller à la pêche aux moules sur les rochers, à marée basse. Il est en train d’essuyer consciencieusement les lanières une à une du coin de sa serviette. Il en a donc terminé, il va bientôt quitter l’endroit, et Basile est soulagé de ne pas avoir à le supporter, il n’aime pas trop les assiduités, sinon les assauts répétés des pervers pépères.
Tout en haut de l’escalier qui conduit au sous-sol, un immense miroir renvoie son image légèrement corrigée à notre petit gars. Basile a toujours apprécié ces glaces déformantes qui le grandissent, celle-ci en particulier où il peut se voir de pied en cap et quasiment dans le plus simple appareil. La serviette dont il a entouré sa taille ressemble davantage à une large ceinture qu’à une sortie de bain, le bracelet, il l’a mis autour de la cheville, et la clé qui pendouille, il l’a engagée dans la sangle pour l’empêcher de tintinnabuler à chaque geste, parce qu’au poignet c’est l’horreur, surtout si on s’active, veuf ou pas d’ailleurs. Pas de témoin. Il pince le petit bourrelet qui pointe sur le côté, au bas du ventre. Ce n’est pas encore une poignée d’amour, mais il va falloir qu’il transpire s’il veut qu’il n’y paraisse plus.
L’ambiance d’un sauna, c’est d’abord la touffeur qui fait que déjà quelques perles de sueur pointent sur sa peau, c’est ensuite la pénombre, il est tenté d’ajuster les lunettes qu’il a gardées sur le pif, mais ce sont surtout les odeurs qui lui entrent dans le nez, qui vont s’y installer, auxquelles il va s’habituer et qu’il ne retrouvera que lorsque il sortira d’ici, mais qui là, l’agressent dès les premières marches. Ça fleure bon le musc, ça sent les vestiaires du stade de football, ça pue l’eau de javel, ça empeste… le foutre rance. Bonjour l’hygiène, se dit Basile qui regrette presque de ne pas avoir mis des tongues dans son sac à dos avant de quitter le Passage Saint-Ange, un peu comme l’autre taré de pêcheur de moules, tout à l’heure.
Pratiquement tout ici a des relents de vieux. Le décor date de la Rome’Antique, comme le dit la pub du San-Marco, mais pour Basile, la statuaire antique est plutôt dans le monumental, et ce n’est pas un Antinoüs d’un mètre de haut (aux faux airs de David, d’ailleurs) qui va le faire bander, même s’il exhibe un sexe d’angelot au niveau de ses binocles. La clientèle est d’un romantisme torride qui déborde jusque dans la proéminence des nombrils avantageux, la blancheur des tempes et les fleurs de cimetière qui tavellent les mains baladeuses.
Basile aime pourtant bien cet endroit. Il lui trouve quelque chose de rassurant.
Aujourd’hui, il mettrait sa main à couper qu’il est le plus jeune de tous les clients, celui qui a payé le droit d’entrée le plus élevé aussi, tous les autres sont abonnés, sans doute à l’année… Il n’y a qu’à voir comment on le reluque, comment sa venue est commentée à voix basse par ces tas de bidoche avachis sur des banquettes crasseuses ou sur des planches brûlantes, c’est selon.
Parce que sur les banquettes, il arrive qu’on se parle, alors les serviettes se font impudiques et n’arriveraient pas à dissimuler les sexes flasques et les bourses pendantes si ceux qui les portent le voulaient bien. Parce que sur les planches, qui ne sont pas si brûlantes que ça, on a aussi autre chose à faire qu’à transpirer, on se chuchote à l’oreille, entre gens de bonne compagnie, alors les sexes durcissent… et les bourses restent obstinément pendantes, question de température.
Ici, Basile a le sentiment d”être regardé comme un objet, et surtout d’être convoité. “On se le ferait bien…” c’est flatteur pour quelqu’un qui se trouve moche (ou pas très beau), petit (ou pas bien grand), maigre (ou plutôt malingre) et qui n’a pour lui… que ses vingt ans.
Un jour, un dimanche après-midi aussi, il a poussé la porte d’un autre sauna parisien dont il a oublié le nom. Il se souvient tout juste que c’était rue des Bons Enfants, tout près d’un commissariat, et que l’un et l’autre l’auraient fait rire aux éclats s’il n’avait pas été aussi intimidé. Dès le vestiaire, il avait été pris de panique. Un magnifique jeune noir au corps de rêve se déshabillait en même temps que lui, faisait par jeu saillir les muscles de ses bras et de ses épaules, sa plaquette de chocolat, du 86% cacao, était dessinée comme ce n’est pas permis… Envie de fuir… Il n’y avait là que de beaux mecs, aucun ne dépassait la trentaine, ni ne mesurait moins d’un mètre quatre-vingt, ni ne pesait plus de soixante-dix kilos… Ça transpirait la santé (mais pas tout à fait la bonne humeur !), la fureur de vivre (mais à l’est d’Eden, pas tout à fait la joie de vivre !)… Envie de s’enfuir…
Au San-Marco, Basile aime bien fureter dans les moindres recoins et ce qu’il apprécie par-dessus tout, c’est voir se former les couples. Et quand la porte d’une cabine se referme sur l’un d’eux, la petite pointe de jalousie qui le titille le met aussi de bonne humeur. Par contre, il évite le hammam et lui préfère la chaleur sèche du sauna. Une simple question pratique. Comme il se qualifie lui-même de voyeur et que c’est un peu ce qui l’entraîne dans cet infâme sous-sol, il n’y quitte jamais ses verres correcteurs. Sans eux, tout est flou, tout est grossier, toutes les verges, même les plus avantageuses, se perdent dans les toisons pubiennes… Hammam égale buée, buée égale visibilité réduite, et tous les chats sont gris, et mouillés. Ce n’est pas joli joli un chat mouillé. Dans la cabine de sauna, par contre, l’air est tellement sec qu’il semble qu’on y voie mieux, que le grain d’une peau est plus sensuel, que les rides en patte d’oie au coin d’un œil sont plus… sexy.
Il est un autre endroit où Basile ne met jamais les pieds : la backroom. Ce n’est pas qu’il ait peur dans le noir, mais là oui, il a peur du noir. Il donnerait pourtant… allez, vingt-deux euros, le prix de l’entrée, pour avoir les yeux nyctalopes d’un minou. Décidément, ce lieu est rempli de chats ! C’est vrai que tout y est déplacement félin, frôlement furtif, attouchement silencieux…
Au deuxième sous-sol, après qu’on ait passé la piscine où barbotent de vieux messieurs, et le salon de relaxation, quatre ou cinq transats inutiles en pvc blanc, un couloir mène aux cabines “particulières”, les “foutoirs” comme les appelle Basile, et à une pièce exiguë, la salle de cinéma, comme l’appellent les maîtres de céans. Trois gradins, hauts comme des tables, sont recouverts de coussins parallélépipédiques en skaï rouge, aux coins bouffés d’où s’échappe une mousse jaune et sale, et aux taches indélébiles de semence oubliée. En cueillie de plafond, face aux gradins, un écran de vingt pouces, encagé dans une caisse en bois, déverse la plupart du temps une neige grise ou alors l’image d’un mec horrible et poilu en train d’en empapaouter un autre glabre et tatoué.
Ils ont le chic, ici, pour choisir leurs films pornos. Que des mochetés, que des cochoncetés, à faire débander et déguerpir Basile.
Aujourd’hui, pourtant, il s’arrête un instant. Un jeune homme magnifique est étalé de tout son long sur la banquette du haut, la tête renversée, la serviette remontée sur le torse. Un quinquagénaire obèse, qui a posé son ventre à côté de lui sur la banquette intermédiaire, a englouti son visage sous le nombril offert du garçon. Assis sur le premier gradin, chacun dans son coin, deux types improbables et lubriques, salivent, bavent et se caressent le sexe tristement.
“Oui…! oui, c’est bon, elle est grosse ma queue, hein ? engloutis-la toute…”
Cette voix ? Mais c’est celle de Sam ! C’est la voix de Sam !?
Basile hallucine. Il a infailliblement reconnu la voix et l’accent stéphanois de son camarade, de son copain de promotion, de son colocataire, de celui avec qui il partage huit mètres carrés quelque part à l’autre bout de Paris. Son sang ne fait qu’un tour. Il recule vers les transats et s’assoit sur le premier. Il ne parvient pas à quitter des yeux l’entrée de la “salle de cinéma” où se joue un véritable film d’horreur.
Le temps s’est arrêté.
Et puis, Sam sort le premier. Il regarde vers lui. Il ne le voit pas, en tout cas, il ne le reconnaît pas. Il n’a pas ses lunettes. Il tient le gros bonhomme par la… bite, comme en laisse, et l’autre le suit, comme un toutou. Tous les deux s’engouffrent et s’enferment dans la première cabine libre, la troisième en fait, la dernière que Basile peut voir de sa place.
Basile s’est levé comme un fauve. Il se précipite vers l’escalier. Sa serviette le gène, alors il la met sur les épaules. Il bouscule l’homme de ménage qui ravitaille un distributeur en préservatifs et en gel intime. Casier treize. Il se rhabille à la hâte.
“… pourrait dire au revoir !” Il se fout de la réaction de l’… hôtesse d’accueil.
“Salaud…”
Basile se retrouve devant l’entrée des artistes du Théâtre des Variétés. Il a encore confondu sa droite et sa gauche, alors il fait demi-tour.
“Salaud, salaud…”
Rue Vivienne. La pluie s’est calmée. L’air est frais, et pourtant, c’est comme si le jeune homme en manquait. Il s’est appuyé sur l’aile d’un 4×4 Nissan, un de ces engins “de ville” qu’il abomine mais contre qui, ce soir, il n’a rien à redire.
“Sam… dans cette cabine… putain… ce n’est pas dieu possible… je rêve…”
Une jeune femme passe d’un pas pressé à côté de lui. Il l’interpelle.
“S’il vous plaît Mademoiselle, s’il vous plaît, giflez-moi…”
La fille le regarde en souriant, hausse les épaules et reprend sa course.
“Ce matin, j’ai zieuté Sam prendre sa douche, et comme d’habitude il a fait sa chochotte. Sa serviette est tombée de la tringle, et j’ai bien cru qu’il allait renfiler son caleçon sans s’être essuyé… J’ai ramassé l’éponge et la lui ai jetée par dessus le rideau, tu crois qu’il m’aurait dit merci, le con…
… avec ce Bibendum… putain…
La semaine dernière, on s’est chamaillé… et puis on est allé au restau, pas loin de chez nous, à Pigalle. Mais comme on avait décidé de ne plus s’adresser la parole, on s’est écrit sur la nappe en papier.
Quand la drag-queen de deux mètres est passée près de notre table, Sam a griffonné : dommage que je sois str8, puis au dessous, il a ajouté : et timide. Il a écrit ça comme ça : str8 !
… avec ce tas de saindoux… ce n’est pas dieu possible…
Hétéro de chez hétéro, tu parles. Mon cul !”
L’incrédulité semblait faire place en lui à une certaine colère, une colère sourde, ou aveuglante, et Basile s’est mis à grelotter.
“Tout à l’heure, quand je suis parti, quand je lui ai dit que j’allais au ciné, à cause du temps, que je voulais revoir The Big Lebowski dans une petite salle rive gauche, il m’a répondu qu’il avait des maths à faire… qu’il n’avait pas envie… que les frères Coen… alors que je sais qu’il adore Joël…
… et il est arrivé au San-Marco avant moi, le con !
Faut que je rentre !
… putain… avec un pervers pépère obése…”
Maintenant, Basile se demande comment il a fait pour ne jamais se rendre compte que Sam était au moins aussi pédé que lui, à la rigueur grand bi, les homos ça sait lire dans l’œil de l’autre, il se croyait de ceux-là, ceux qui reconnaissent le gibier à cent pas. Il se demande comment on peut vivre pendant… pendant trois ans maintenant, aux côtés de quelqu’un sans qu’il comprenne qu’on en pince véritablement pour lui. Il se demande…
“Pute borgne, Sam, ce soir tu vas prendre une douche. Si t’es comme moi, tu vas te sentir dégueulasse après t’être envoyé en l’air dans ce bas-fond, avec ce gros lard de merde, alors tu vas prendre une douche !
Je serai là.
Je te jure, Sam, j’arrache le rideau, je fais voler les coquilles Saint-Jacques, les étoiles de mer et les phares bleus…
Je te plaque contre le carrelage, Sam…
… et je t’encule.
Oui Sam, je t’encule…
Après, t’auras le droit de me foutre une branlée, pardon, une raclée… Sale hétéro…!”

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it’s a joke

16 septembre 2009

billet d'humeur

billet d'humeur



L‘autre jour, l’idée m’est venue
‘cré nom de dieu…

Vous ne connaissez pas la suite ?
C’est une chanson à boire de carabins, les mots en sont un peu crus que la décence m’interdit de reproduire ici. Dommage.
Sur pcc, ce que je ne sais pas encore faire, il est de bon ton de “commenter” les mots d’un ouvrage littéraire, les images d’un film ou les notes d’une chanson.
J’aurais volontiers choisi celle-ci… ‘cré nom de dieu, pour “illustrer” la mésaventure que je compte bien vous narrer.

C’était pendant l’horreur d’un dimanche après-midi d’août, à Paris. Bon, d’accord, c’était hier !
Je ne vous l’ai peut-être pas encore dit, mais il faut que vous sachiez que je suis… “addict” ! Mes médecins l’ont diagnostiqué, c’est grave ! Personnellement, je préférais utiliser “dépendant”, et puis, parce qu’il faut bien vivre avec son temps, je me suis mis tout doucettement à employer “accro”, et plus récemment “addict”. Ce n’est pas que j’ai l’impression de l’être plus, ou moins, parce que plus n’est pas pensable et moins pas possible, et que je sais bien qu’après y avoir mis le bout du doigt, j’y suis passé tout entier, avec les pantoufles, la pipe, les lunettes et la moumoute, l’auriculaire d’abord, puis la bedondaine, et enfin le dentier, tout entier vous dis-je.

Tout ceci est de la faute de Blonde.
Je vivais bien tranquille (le “quille” se prononce comme celle d’un bateau) avec mon blog et ma bonne demi-douzaine de lecteurs assidus, d’irréductibles lecteurs donc, quand Blonde a voulu que je m’essaye au commentaire sur pcc. Elle m’avait fait découvrir ce site de rencontre par affinités culturelles (je vous laisse juge de jusqu’où le cul peut bien aller se nicher) et ses propres écrits (tous publiés dans la rubrique “textes érotiques”, c’est dire), mais je n’étais guère tenté par l’endroit. Il faut vous dire que je le trouve… rigide, et ce d’autant plus que je m’interdis certaines des fonctionnalités qu’il offre peut-être en refusant le moindre abonnement, même celui d’entrée de gamme, et a fortiori celui qui est qualifié de “Premium”. Comme si ma carte de crédit était en or !
Rigide, parce que tous les portraits que j’ai proposés m’ont été refusés.
Trouvez-vous logique, vous, que je puisse donner impunément 1989 comme année de naissance et ne pas voir acceptée la photo de mes 20 ans ? J’ai connu huit présidents de la République, oui, huit, c’est d’accord, mais puisqu’il s’agissait d’appâter le chaland, pourquoi l’image du soixante-huitard a-t-elle été censurée ?
Rigide, parce que quand Word fait à ma place une grossière faute et que je m’aperçois trop tard de sa correction intempestive, je ne peux pas revenir en arrière. Ce qui est écrit est écrit ! Et m… crotte, n’est-ce point moi qui l’ai écrit pour ne pas pouvoir le corriger ? J’avais rédigé ” sur le pas de porte” en voulant évoquer un seuil. Les traits d’union que Word a imposés à mon insu me chagrinent, je ne vous dis pas, “pas-de porte”, mais c’est l’horreur, que n’ai-je écrit “le pas de la porte” du premier jet ? Ou le seuil, pourquoi pas ?
Rigide, parce que je ne peux pas communiquer plus d’une fois avec ceux et celles d’entre vous qui auraient eu le don de me… séduire, parce que les langages codés ne sont acceptés qu’un infime laps de temps, sinon immédiatement refoulés, je peux toujours vous donner mon adresse mail,
iaiaco (at) petaouchnokounimporteouailleurs (dot) com, tiens, parce que…
… en aparté, une idée me vient ! L’adresse de messagerie totalement farfelue et improbable que je viens de vous donner va-t-elle, elle aussi, tomber sous les ciseaux de pcc ?
Rigide, parce que je viens d’un blog qui est un véritable espace de liberté dans lequel je puis faire ma m… crotte où je veux, que je peux illustrer avec les photos que je veux, et où je peux faire tous les liens du monde que je veux.
Comme vers mon blog que vous ne connaîtrez jamais ! Dommage.

Mon premier billet pour pcc a été le simple copier-coller d’une vieille lettre que j’aurais pu adresser à un ami cher, si je l’avais connu cet ami, et s’il avait été assez cher à mon cœur pour… mériter ces maudits mots.
Vous vous êtes précipités, alors j’ai écrit un deuxième billet, pardon, commentaire…
… et comme je vous le disais, j’y suis passé tout entier, à guetter vos réactions, à entamer avec vous des semblants de conversations, à apprécier que vous puissiez vibrer pour moi, vous rendez-vous compte ? vibrer !
Tout entier, vous dis-je, alors dimanche, comme je ne savais décoller la pulpe de mes index du clavier, je suis parti à votre rencontre, piocher ici ou là, lire quelques lignes… Comment dites-vous ? Je surfais sur pcc !
Au hasard d’une page, elle s’intitulait Top, un top bien aléatoire me semble-t-il puisque j’y figurais, j’ai vu se superposer trois portraits. En haut, celui radieux de Blonde, en bas, le mien car pcc avait fini par accepter cette image de miroir qui me représente en train de bigler au-dessus de mes verres de myope, et entre deux celui d’un hurluberlu anadyomène aux cheveux mouillés, la bouche en cul de poule… et les binocles de traviole.
J’y ai vu… comme un signe. Je guette toujours les clins d’œil que me fait la vie. C’en était un, n’est-ce pas ?
Alors, comme tout un pan de mes jeunes années me revenait à la mémoire, j’ai écrit un billet, pardon, un commentaire que j’aurais pu intituler “Sortie de bain”, et qui est devenu “Sous la douche”, un texte torride, et ce n’est pas le seau d’eau froide final qui aurait pu en calmer l’ardeur.
Elles sont tombées bien à plat ces lignes. Et pas au bon moment. Et puis sans prévenir, “it’s a joke !”
Tout à mon envie de jeu, je me suis inquiété de savoir si celui qui aurait dû immédiatement se reconnaître n’était pas parti pour des vacances lointaines. Il ne répondait pas, lui qui se connecte à pcc dès qu’il arrive à son boulot et ne le quitte que lorsqu’il débauche. Lui, c’est quand même “Affinités : ten points”. Lui c’est quand même quelqu’un qui a écrit à propos de Bashung que “c’est à nous de le faire vivre, maintenant”.

Pour jouer, il faut être deux. J’étais seul avec ma raquette, appuyé sur le filet, sur le court vide. J’ai bien essayé de solliciter Blonde… Blonde a un tennis-elbow…
Et puis, Sam est arrivé… D’entrée de jeu, il m’a servi un ace. Je n’ai pas pu éviter la balle, je n’ai plus vingt ans, je l’ai prise en pleines génitoires. Me voilà out, définitivement out. Dommage.

Ma plaisanterie aura fait long feu.
Et dire qu’on aura cru que je craquais pour un trentenaire, moi qui n’ai que vingt ans. Et dire qu’on aura cru que je draguais sur pcc, moi qui ai un blog où je puis me montrer tout à mon avantage, avec force photo, et avec les mêmes mots qu’ici, mais dits dans un style moins compassé et plus gai. Dire qu’on m’a cru catin, moi que le côté maison close de votre site préféré a dérangé dès les tout premiers instants.
Je suis un homme qui recherche un homme. Ici ! Je ne pouvais décemment pas répondre “tout le monde” !!!
Alors ça m’attire toutes les “nanas” de pcc, oui, je vais dire nanas, ma barbe blanche étant la cerise sur le gâteau, n’est-ce pas mesdames ?
Alors ça éloigne de moi tous les hommes, sauf les pédés qui ne m’intéressent pas plus que ça, tous ces hommes qui sortent de la douche, n’est-ce pas messieurs ? en serrant fermement les “miches”, oui, je dirai les miches, foin des braves gens, vous savez bien, ceux qui n’aiment pas que… (queue ?)

Inédit.
Ce billet aurait pu être publié sur pcc mais il ne n’a pas été validé.

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Nous espérons que vous ne nous tiendrez pas rigueur de cette décision et que vous continuerez à participer activement à l’espace commentaires.
A bientôt parmi nous…

Au temps pour moi.

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sous la douche

14 septembre 2009

nostalgie

nostalgie



Imagine, le plus petit grand deux-pièces de Paris.
Huit mètres carrés.
Et tout le confort, ou presque, dans huit mètres carrés.

Paris, dix-septième arrondissement, mais c’est juste le “bon côté” de l’Avenue de Saint-Ouen, tout près de la station de métro Porte de Saint-Ouen. De l’autre côté, c’est le dix-huitième, pas celui du Sacré-Cœur, de Pigalle et des touristes. Ça craint.
La rue n’en est pas une.
D’ailleurs, modestement, elle s’appelle passage. Passage Saint-Ange. On a toujours dit de moi qu’on pourrait me donner le bon dieu sans confession, alors je trouve qu’ils me vont très bien, le saint, l’ange, et j’adore donner mon adresse, comme maintenant. Numéro compris, le cinq, parce que le cinq est mon chiffre porte-bonheur.
La rue est pavée, toute bombée, on dirait qu’elle fait le gros dos. On y accède par une espèce de grande porte cochère et elle est en cul-de-sac. Ça m’a toujours impressionné, cul-de-sac ça fait un peu bout du monde… Ça craint.
L’immeuble n’en est pas un.
On ne s’attend pas à trouver là des “appartements”.
D’ailleurs, ce n’en sont pas. Huit mètres carrés le deux pièces ! Avec les toilettes sur le palier ! Par contre, le loyer est celui qu’on peut s’attendre à payer là, Porte de Saint-Ouen, 5 passage Saint-Ange, pour un deux-pièces, pas pour huit mètres carrés : quatre cent cinquante euros ! Ce n’est pas rien quatre cent cinquante euros, j’en gagne onze cents par mois.
Au rez-de-chaussée, il y a la cuisine d’une cantine scolaire.
Je n’ai pas dit qu’il y avait une école, ni une cantine scolaire, non, seulement la cuisine. C’est là qu’on prépare la bouffe pour les gosses d’une école, à moins que ce ne soit pour les vieux d’un hospice. Des camionnettes viennent à reculons chercher des grandes gamelles et des bidons pleins de boire et de manger et les ramènent vides.
Ça fait un boucan de gamelles et de bidons, et ça pue la tambouille, surtout le matin quand je me lève et que je petit-déjeune dans les odeurs de rata, de barbaque grillée ou de bidoche bouillie. Ça craint.
L’escalier n’en est pas un.
Il conduit aux étages, c’est d’accord. Mais il est raide comme la justice, on ne peut pas s’y croiser, ni glisser sur l’encaustique d’ailleurs. Il est lavé tous les trente-six du mois à l’eau de javel, alors il est blanc comme le ciel de Paris, quand il fait beau et qu’il y a alerte à la pollution.
Ça ne sent pas trop l’eau de javel. Sauf le trente-six du mois. Non, ça pue la tambouille !
Heureusement que le deux-pièces est un “meublé” ! S’il avait fallu transbahuter des meubles, on y serait encore dans l’escalier.
Sur le palier du deuxième, tout de suite à droite, il y a une première porte. C’est celle des WC de l’étage.
Elle est fermée à clé. Chaque locataire a un double de la clé ! Quand on ouvre la porte, on tombe, c’est le mot, sur une marche de vingt centimètres à monter, carrelée façon mosaïque, ou plutôt opus incertum. Ça craint.
Si on s’assied sur la lunette en plastique noir, enfin, gris noir, ou noir merdique… il faut faire gaffe, elle est cassée, enfin, fendue. Une fois, je me suis pincé une fesse, au sang, alors je ne m’assois plus que sur une seule fesse, l’autre.
C’est toujours quand on a fini de dépoter qu’on se rend compte qu’il n’y a plus de pq. Dans “mes” chiottes, il n’y a jamais de pq. Faut amener le sien ! Chaque locataire amène son rouleau de papier hygiénique quand il va aux toilettes, et repart avec, quelques mètres de feuille en moins. Passage Saint-Ange, le papier hygiénique, ce n’est jamais que du pq, mais c’est… personnel.
Comme la lumière ! C’est surprenant, on ne comprend pas du premier coup, mais au-dessus de la porte, quatre ampoules électriques nues et dépareillées semblent de trop pour éclairer un aussi petit coin. C’est surprenant parce qu’on peut toujours chercher l’interrupteur.
Le jour, ça va, les WC ont une fenêtre sur cour. Mais à la nuit, il ne faut bien sûr pas oublier de prendre la clé, “la clé pour aller chier”, ça me rappelle irrésistiblement, à chaque fois, une chanson de corps de garde… il faut surtout veiller à bien allumer la lumière depuis l’appart si on ne veut pas faire dans le noir.
Il y a quatre “appartements” qui donnent sur le palier. Et une seule chiotte pour les quatre. D’où les quatre ampoules, avec commande à distance. Chacun la sienne. Ça craint.
Sur le palier du deuxième, tout de suite après celle des cabinets, il y a une seconde porte..
C’est celle qui ouvre chez moi. Qui me permet de m’enfermer, aussi.

Il me faudrait un bout de papier. Et un crayon.
“Un croquis vaut mieux…” disait la pire enflure de l’histoire de France, il savait sans doute crobarder, l’insulaire, alors je dessinerais le plan du deux-pièces.
D’ailleurs, je suis… dessinateur.
Bon, imagine, un rectangle de trois par quatre. Et puis, dedans, un autre de un par trois, dans un coin, à droite, en bas.
Le un par trois, ce sont les chiottes. Je trouve que c’est grand des ouatères de trois mètres carrés. Mon proprio aussi, qui voulait les racheter pour les rattacher au reste du rectangle, ce qui n’était bien sûr pas possible. Où seraient allés faire leurs besoins les trois autres locataires ?
Le truc qui reste, dans le coin gauche, en bas, un par un grosso modo, c’est le débattement de la porte d’entrée, et “tout” le reste, l’appart, “mon” deux-pièces.
Quatre mètres de long par deux de large. Huit mètres carrés.
Tout de suite en entrant, passée l’entrée, la chambre. Deux lits métalliques de quatre-vingt superposés. Quand je suis arrivé, il y avait un lit simple. Mais quand Sam a débarqué, à l’improviste le con, on est parti chez Conforama et on a décidé qu’il dormirait en bas, et moi en haut. Les sommiers en grillage grincent chaque fois qu’on se tourne. On ne peut même pas se… Il aurait fallu du Roche & Bobois !
En face des lits, sur la longueur, une grande penderie, avec un côté penderie justement, tringle et tout le toutim, et un côté étagères derrière des portes coulissantes. Des portes simples n’auraient pas pu s’ouvrir dans l’étroit passage qui mène à la pièce de vie.
J’appelle ça la pièce de vie. Elle fait la moitié de la surface du logement, avec au fond, une fenêtre, sur cour comme celle des cabinets.
Un meuble-étagères toute hauteur la sépare de la chambre. D’un côté ça fait tête de lit, de l’autre bibliothèque.
Ce n’est pas en bordel comme dans ma liste, mais la pièce de vie, ce sont un meuble kitchenette avec évier, frigo et plaques de cuisson, une table, deux chaises, un radiateur avec, au-dessus des étagères, pour la vaisselle, ou des bouquins, ou des paquets de nouilles, un meuble salle de bain avec lavabo encastré et armoire-miroir accrochée au mur, et aussi…
… il y a également une baignoire sabot. Oui, une baignoire sabot carrée, encastrée dans l’angle à côté de la fenêtre et fermée par un rideau de douche en plastique translucide décoré de coquilles Saint-Jacques, d’étoiles de mer, d’ancres de marine et de voiliers bleus. Ça craint.

C’est là qu’on habite, Sam et moi.
Je ne veux pas dire, c’est quand même un peu petit pour nous deux.
Mais aussi, s’il avait été plus causant…
Une nuit, à la Cité U. on refaisait le monde, comme d’habitude, et pour une fois, on s’est vu dedans. On n’était plus qu’à un mois de l’exam, et pour la première fois, ensemble, on a regardé après.
C’était décidé, on allait monter à Paris tous les deux. Lui s’inscrirait à l’EATP et moi aux Beaux-Arts, lui serait un jour ingénieur et moi architecte.
DUT en poche, je suis arrivé seul dans la capitale. J’avais trouvé un emploi de dessinateur, et puis ce meublé, à dix minutes à pied des bureaux de la boite qui m’embauchait.
Aucune nouvelle de Sam.
Et puis, il a débarqué un dimanche matin, avec sa valise, et son admission en classe préparatoire…
On a fourgué le petit lit en bois pour les lits superposés métalliques dont les sommiers grincent quand on se…
On cohabite. On partage le loyer. Deux tiers, un tiers. On aurait fait fifty-fifty si j’étais parti m’inscrire aux Beaux-Arts. Cela me faisait… peur. Je préfère bosser. Gagner ma vie.
Huit mètres carrés, pour l’intimité, c’est marron ! J’ai failli dire que ça craignait.
Sam et moi, on a reçu une drôle d’éducation. En fait, on est de véritables ploucs, lui du Forez, moi du Béarn, mais c’est kif-kif. Alors, on se ressemble vraiment.
Sauf que…
La nuit, je dors, et lui il fait des maths. Il se couche d’abord avec les poules, et puis il se lève à pas d’heure pour faire des maths. Il fait des maths !
Pour pas déranger, il se greffait son iPod dans les oreilles, et ça m’énervait. Déjà qu’il est pas causant. Il bégaye, c’est congénital, alors il dit qu’il n’a rien d’intéressant à dire, et il se tait. Avec l’iPod, il était aussi devenu… sourd. Aux autres. C’est énervant de cohabiter avec un sourd-muet, alors je lui ai payé une borne JBL, une espèce d’ampli qui ressemble à une soucoupe volante.
La nuit, il met ça en sourdine, rien à redire.
Il écoute Bashung, ou alors Bashung, et pour changer… Bashung, en boucle. En sourdine. Pourtant, j’entends. “Mais saura-t-elle, ce que je j’éprouve, à séjourner…” ça peut devenir gonflant, à en crever l’oreiller. Comment lui en vouloir ?
Sinon, on a plutôt les mêmes goûts.
Sauf que…
Moi je suis gay ! Ça m’a pris tout petit, enfin, j’ai bien compris, et puis je n’ai pas tout compris, alors je n’ai pas non plus encore tout accepté. Je suis puceau, ou alors c’est tout comme. J’ai bien couché une fois avec un mec. C’était pour mes dix-huit ans, avec un vieux, un étudiant en architecture – tiens, architecture – qui en avait au moins vingt-cinq… Ça ne compte pas, je sais que c’est arrivé mais je ne m’en souviens pas. Ou pas bien.
Je suis gay et Sam ne le sait pas.
Lui, il est hétéro grand teint, et s’il ne parle pas des filles, dans la rue il est obligé de se contrôler pour ne pas se retourner constamment sur les petits culs, les longues chevelures blondes ou les nichons qui pointent. Il ne siffle pas mais c’est tout comme. Cela a le don de m’agacer…
Sam est un grand et beau jeune homme, soixante-douze kilos pour un mètre quatre vingt-deux, brun aux cheveux longs filasse et à la courte barbichette, qui fait aussi se retourner les filles qu’il croise.
Je suis amoureux de lui et il ne le sait pas.
Sam et moi, on a quelque chose en commun, on porte des lunettes. Il faudrait d’ailleurs qu’un de nous deux change de monture, parce qu’on les confond et qu’on n’a pas du tout la même correction.
Entre nous, ce n’est que jeux de lunettes.
Quand il prend sa douche, Sam n’enlève son caleçon qu’une fois le rideau tiré, et il garde toujours ses lunettes sur le nez. Je crois que s’il les quitte, il se sent encore plus nu. Et puis, il veut pouvoir voir si je l’épie. Déjà que je ne suis pas loin, déjà qu’il croit que le rideau de douche est plus transparent que translucide…
Moi, quand il enjambe le rebord de la baignoire, si je ne les ai pas sur le pif, je chausse ostensiblement mes lunettes, comme si je ne voulais rien louper du spectacle. Cela a le don de l’agacer…
Des lunettes, pour faire un shampooing, ce doit être terrible, surtout si on a des cheveux longs à laver. Quand ses carreaux sont pleins d’eau, je me demande si Sam y voit mieux que… tout nu.
Ça s’éternise toujours. Paradoxalement, Sam adore prendre sa douche, il passe dessous un temps fou, et moi, j’aime ça !
Quand on s’est connu, à la Cité U., il n’y avait qu’un cabinet de toilette dans nos chambres, les douches étaient communes, comme les cabinets, et quand on allait se doucher on n’était jamais vraiment seul. Une des premières choses que Sam m’ait dite, la serviette autour des reins, je ne l’oublierai jamais : “Je suis quelqu’un d’impudique ! Faut faire avec !” Tu parles !
C’est exigu chez nous, on cohabite, et je ne sais toujours rien de sa… Pardon !
Je ne voudrais pas laisser croire que je pense qu’à ça.
C’est vrai, je dois avouer que j’aime bien voir le rideau de douche et ses décors bleus à la con venir se coller sur le corps d’athlète de Sam, ou sur son derrière, mais ce que je préfère, c’est le mater quand il a fini.
Chaque fois, les binocles de traviole, il fait sa tête d’ahuri, il ouvre une bouche toute ronde, comme s’il était surpris de me trouver là… Ses cheveux sont tout collés, il n’a pas encore pris le temps de les essuyer… J’ai envie de lui sauter au cou… Je l’adore…
En tout bien tout honneur !

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happy end

9 septembre 2009

tranche de vie

tranche de vie



Quel temps de chien !
J’ai eu à peine passé le pas de la porte de la résidence qu’il s’est mis à tomber une espèce de crachin breton, tout fin, tout froid et pénétrant en diable. Bien sûr, j’ai eu la flemme de remonter pour aller chercher un parapluie, en me disant que je n’avais que deux cents mètres à faire jusqu’à l’arrêt de bus, que le bus serait là à m’attendre, porte de Reuilly est un terminus, il y a tous les matins un bus ou deux qui m’attend, que ce n’était qu’un grain passager, que je m’étais levé du mauvais pied, d’accord, mais que ce n’étaient pas quelques gouttes qui allaient mettre ma journée à l’eau…
J’ai une sainte horreur de voir, alors que je ne suis plus qu’à cinquante mètres de lui, le bus mettre son clignotant et quitter l’arrêt où il poireautait pourtant depuis dix minutes. Je me refuse de courir après, mince, je ne suis pas parisien moi, et puis on m’attendra bien un peu.
Ce matin, il n’y a aucune voiture au départ malgré l’heure de pointe. En grève les agents de la RATP ? Ça me surprendrait…
Pataclop, pataclop, je reconnais ma voisine à l’oreille, elle me double de sa petite course bruyante. La jupe de son tailleur René Dhéry est trop étroite pour lui permettre d’allonger le pas, mais elle court les genoux serrés, comme tous les matins, pour ne pas rater le bus, et ses talons font des claquettes, sur le trottoir, sous la pluie. Elle me salue d’un petit coup de parapluie.
Quel temps de chien !
Il y a trois jours, une camionnette est malencontreusement montée sur le trottoir pour heureusement éviter un papi qui n’aurait jamais dû traverser là, mais si le vieil homme en a été quitte pour sa peur, l’abribus a sacrément souffert dans la collision. En fait, il n’y a plus d’abribus mais des barrières vertes et grises pour rappeler son souvenir, et des usagers dépités et trempés pour le regretter amèrement. Aujourd’hui, ils auraient aussi bien aimé que ce mercredi ne soit pas le jour de fermeture hebdomadaire de la boulangerie et que la banne soit déployée. Elle aurait pu abriter la moitié des passagers d’un autobus bondé, qui, au lieu de cela, s’agglutinent devant les quelques portes cochères au couvert des maigres linteaux en pierre de taille. J’ai trouvé une petite place sous l’un d’eux, j’ai l’impression d’éviter quelques gouttes, je n’ai pourtant plus un poil de sec. En fait de place, j’ai récupéré celle d’un grand sifflet d’ado. Il s’est avancé de quelques pas pour guetter l’arrivée du bus qui nous sauverait d’une noyade certaine, j’ai sauté sur l’aubaine, et depuis, il me regarde en dessous, un peu comme s’il voulait me transformer en flaque.
La pluie colle ses longs cheveux blonds sur son front, il est beau, tout ruisselant et blême… quand sonne l’heure…
Putain ! Mon petit prince ! J’ai reconnu mon petit prince, ce garçon entrevu l’espace d’un éclair, après l’orage, une nuit de juillet, dans un taillis du square aux pédés, à l’orée du bois…
Mon petit prince ! J’ai maintenant l’impression que lui aussi, au même moment, a brusquement retrouvé qui j’étais.
- Excusez-moi Monsieur…
Il s’est avancé vers moi, il a murmuré ces quelques mots, puis il m’a demandé si je voulais bien prendre un café avec lui, à l’abri, à l’intérieur du bistrot qui fait l’angle. Il avait quelque chose d’important à me dire.
- Je vous suis depuis quelques jours, je ne savais pas comment vous aborder, je viens de comprendre que vous ne m’avez pas oublié…
- Est-ce que…
- Ne dites rien, ne m’interrompez pas s’il vous plaît, je vais peut-être mieux y arriver, ce n’est pas facile, vous savez…
- Allons nous asseoir, voulez-vous ?
Debout au comptoir, on n’arrêtait pas de nous bousculer. Chacun a pris sa tasse. On a trouvé une table au fond de la salle.
- Je m’appelle Stéphane. Je suis le frère de Christophe. Son petit frère.
- …
- Vous vous souvenez de Christophe ?
- Oui, oui bien sûr… Christophe….
- Vous êtes bien le garçon de l’orage ?
- Oui, oui… L’orage…
Il a raclé sa gorge, il a cassé sa voix, ses yeux se sont inondés de larmes.
- Christophe est mort !
- …
- Il y a deux mois déjà, il y a deux mois…
Là, il a été incapable de retenir ses pleurs. Il s’est fait tout petit sur sa chaise, le dos voûté, les mains sur le visage, comme pour se cacher. Il a reniflé bruyamment. Je voyais bien que les mots se bousculaient sur ses lèvres et qu’aucun ne voulait plus sortir. Il respirait fort, comme après une course à perdre haleine…
J’ai posé ma main sur son avant-bras, et puis j’ai serré, doucement…
- Calme-toi Stéphane… Je t’écoute…
- Il y a deux mois, Christophe a jeté son scooter sous un camion…
- Je t’écoute… Continue, je t’écoute…
- Il est mort sur le coup…
- …
- La tête écrasée…
- …
- Il portait son casque au coude, par la jugulaire…
Mon petit prince a retiré son bras. Je devais m’être inconsciemment mis à le serrer plus fort. Je crois que je lui ai fait mal.
- Christophe nous a laissé une très longue lettre à Maman et à moi. Il a tenté de nous expliquer pourquoi. Il parle de vous. Je sais qu’il parle de vous. Je ne l’ai pas dit à Maman. Elle m’a demandé qui était ce Basile à qui Christophe demandait pardon…
- …
- Votre prénom, c’est bien Basile, n’est-ce pas ?
- Euh, oui, c’est Basile !
- Vous avez fait un test de dépistage ?
- Un test ?
- Oui, le truc pour le sida…
- J’ai bien compris… Non… Je n’ai aucune raison de faire un test de dépistage… J’ai une vie d’ascète, tu comprends…
Et puis, arrête de me vouvoyer… C’est agaçant…
Christophe était… ?
- Oui, Christophe savait depuis bientôt trois ans qu’il était séropositif. Il venait de commencer un traitement. Il ne l’a pas supporté. Je veux dire qu’il n’en a pas supporté l’idée. C’est pour cela…
- C’est pour ça qu’il est parti sous son camion ?
- Oui. Il n’a pas parlé de camion. Mais de partir, oui. Il a souhaité partir…
- C’est injuste… C’est injuste…
- Christ aurait eu vingt-deux ans dimanche prochain… C’est injuste… Il me manque… Je suis perdu…
- Mais, Christophe et moi…?
- Cela a fait deux ans en juillet…
Le gamin a choisi ce moment-là pour prendre ma main et son geste m’a bouleversé…
- Le 87 vient d’arriver, on va pouvoir y aller…
- Euh… Le bus… Laisse, je t’invite…
- Vous… tu vas faire le test ?
- …

Institut Fournier
Laboratoire spécialisé d’analyses de biologie médicale
Centre de dépistage anonyme et gratuit
Patient CD 0712 0748
Sérologie virale
Sérodiagnostic VIH1 et 2
Résultat : POSITIF
Premier réactif : gO (Axsym-Abbott)
Deuxième réactif : COMBO ( Axs…

Ma vue s’est troublée…

« Mon rêve le plus fort, mon rêve le plus fou (là où je trouve calme et sérénité) est que ce soit Christophe qui m’ait… con-ta-mi-né. Oui, on dit : contaminé.
Pour moi, ce putain de virus que j’héberge et que j’hébergerai encore à “l’insu de mon plein gré” un bon bout de temps, je l’espère, serait alors le fruit le l’Amour (un grand A) et d’un des plus beaux souvenirs qui sont gravés à jamais dans mon cœur (je te parle pour la deuxième ou troisième fois de “gravure”, à croire, ce que je ne veux pas faire, que mon cœur est devenu de… pierre). »

(J’écrivais ceci à Alessandro, il y a un peu moins d’un an)

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mélancolie

7 septembre 2009


Je peux te raconter une histoire?

Ça c’est passé il y a longtemps, très longtemps, je devais seulement avoir ton âge, tu parles…

Ç’aurait pu se passer pendant une de ces dernières nuits de canicule.

Je crois t’avoir déjà dit que j’habitais à l’Orée de Paris, tout près du bois de Vincennes. Juste de l’autre côté du périph, vers la Pelouse de Reuilly, il y a un square pour enfants qui est de toujours, la nuit, avec tous les petits bosquets qui l’entourent, un haut lieu de drague homosexuelle.

J’ai “fréquenté” cet endroit. Aujourd’hui, j’ai tendance à penser que je n’y ai plus ma place, pourtant l’autre soir, parce qu’il faisait bien trente degrés dans ma chambre, parce que dormir m’était impossible, pour avoir une sensation de fraîcheur (le Lac Daumesnil est à deux pas), je suis allé m’asseoir là sur un banc public.

J’ai regardé les garçons qui passaient. Je les ai trouvés vieux, gros, moches, chauves, mal fringués dans des mini-shorts moule-burnes (je te mens juste un peu, j’ai quand même aperçu quelques beaux gars qui courraient presque, comme s’ils avaient peur qu’on les “attrape”), et j’étais presque serein, moi qui n’avais besoin de rien ni de personne.

Il faisait chaud comme en plein jour, étouffant même, les odeurs étaient désagréables, et puis il y a eu deux ou trois éclairs, quelques coups de tonnerre, et quelques instants plus tard de grosses gouttes de pluie qui n’ont rien mouillé ni rien rafraîchi, qui ont juste accentué les odeurs d’humus et de pourriture et fait s’égayer (pas mal ça, les gays s’égayent) les vieux, les gros, les moches…

Un gros coup de nostalgie…

C’était il y a très longtemps, le même endroit, la même nuit étouffante de Juillet, la même menace d’orage, les mêmes garçons court (ou peu) vêtus qui “paradaient” dans la pénombre. Deux heures du mat., mais encore quelques irréductibles dont j’étais (parce que j’habite à deux pas) et un jeune mec d’une vingtaine d’année, grand, brun, mignon, amène (dans mon souvenir, il est tout ça, et plus encore). Nous venions de nous aborder, d’échanger quelques mots, gentiment, et d’un commun accord nous nous dirigions vers une haie, à l’abri des regards, quand ont éclaté les premiers coups de tonnerre.

Je ne te fais pas un dessin, mais le garçon s’attachait obstinément à défaire le second bouton de ceinture de mon caleçon. Je n’avais jamais utilisé aucun de ces deux boutons, j’avais toujours enfilé ou retiré mon caleçon sans les déboutonner, mais lui, patiemment, puis avec un léger agacement, voulait faire lâcher cette boutonnière sans doute trop serrée et qui n’avait encore jamais servi.

Comme si cela était possible, notre excitation, à tous deux, étaient encore montée d’un cran, son sexe raide était plaqué sur son ventre par l’élastique du slip et pointait son nez comme pour m’appeler, le mien restait prisonnier de mon sous-vêtement, quand brusquement, de façon si inattendue malgré les quelques éclairs et les roulements de tonnerre lointains, une pluie diluvienne s’est abattue sur nous, nous trempant comme des soupes malgré les feuillages… En cinq secondes…!

Le bois s’étaient totalement vidé de sa “faune”. Nous étions seuls au monde. Nous nous sommes dévêtus lentement, chacun aidant l’autre un peu maladroitement (mon con de bouton avait enfin lâché…), et sous l’orage, faisant fi de sa violence, les cheveux collés, pour moi les lunettes noyées de pluie mais que je m’obstinais à garder sur le nez, nous nous sommes aimés…

Je ne sais pas comment le dire. J’ai la sensation d’avoir réellement fait l’amour avec ce garçon d’un soir, même si nous sommes restés debout, dans la boue… et nous sommes venus ensemble, alors que la pluie se calmait, chacun dans la main de l’autre.

Nous nous sommes regardés dans les yeux, pour une espèce de chorégraphie. Ensemble, toujours, nous avons porté nos doigts à la bouche comme pour savourer ce don que nous venions de recevoir, comme pour une communion. Nous avons goulûment dégusté (ce qu’on ne fait plus aujourd’hui) la semence, le sperme, la jute, le foutre de l’autre (comme tu voudras, tu ne sais pas quel goût ça a), c’était… si bon.

Et en même temps, comme si nous avions longuement répété nos répliques, il m’a dit : “Tu es sucré…!” quand moi je lui répondais : “Tu es salé…!” Nous avons éclaté de rire.

Nous avons remis nos vêtements trempés. Pas grand-chose, un jean, un caleçon, une chemisette, des sandales de corde (moi), un short mi-long, un slip, une espèce de débardeur, des tongues (lui), mais ça nous a pris de longues minutes, nous nous regardions faire comme si nous nous découvrions…

C’est ce moment qu’a choisi l’arrosage automatique pour se mettre en marche. Il y a un tuyau noir qui court à la base du grillage de la clôture du square et qui y est attaché de loin en loin, nous nous trouvions juste à côté d’une sortie, une espèce de gicleur qui envoyait sur nous et par-dessus nous en une pluie fine , une eau presque tiède.

Nos rires auraient bien mérité des témoins. Nous nous sommes embrassés sous ce jet jusqu’à ce qu’il cesse, et ça a bien duré de longues minutes du plus parfait des bonheurs.

Les doigts de ma main droite ont juste effleuré le bout des doigts de sa main droite.

Qu’il est con, qu’il est dur ce mot, partir. Partir, sans un mot, chacun de son côté…

Je n’ai fait que quelque pas avant de me retourner pour vérifier que lui aussi faisait de même. C’est tellement… gratifiant.

Effectivement, il était aussi retourné et regardait vers moi, quand j’ai heurté quelque chose d’indéfinissable qui m’a jeté par terre, dans une énorme flaque.

C’était un jeune garçon, disons quinze ans, aussi trempé que moi, aux longs cheveux blonds collés au front, qui sans même me laisser le temps de me relever, m’a crié dessus : “Mais pourquoi tu lui cours pas après? Pourquoi, bon sang? Cours-lui après…!”

J’étais comme assommé, comme hypnotisé pas cette étrange situation, je ne savais ni répondre, ni rien faire.

“Tu sais, il vaut vraiment le coup… Vous avez tellement l’air faits l’un pour l’autre… C’était si…beau…”

Un drôle de Petit Prince, qui restait là, accroupi, qui me parlait doucement maintenant, et qui semblait d’une tristesse infinie de ne pas me voir… réagir.

Il ne tardait de rentrer, pour me sécher, pour repenser à cette aventure, à tout ça, à toutes ces images mouillées, aux rêves que j’en ferais.

Mon Petit Prince m’a laissé repartir, mais il a ajouté, dans mon dos : “Il s’appelle Christophe…”

Le douzième est petit. Je n’ai jamais revu mon amant-éclair qui devait pourtant aussi habiter là, lui aussi. L’aurais-je reconnu seulement, tant d’eau avait troublé mes lunettes et ma vue? Mais c’est une con d’excuse…

Par contre, quelques deux ans plus tard, à un arrêt de bus, près de chez moi, un ado longiligne et blond s’est approché pour me dire d’une traite, comme sans respirer :

“Vous êtes le garçon de l’orage. Je le sais.

Christophe a été renversé par un camion, avec sa mobylette…

Il a fait onze jours de coma.

Christophe est mort à Henri Mondor, dimanche dernier…”

Il est parti en courant de toutes ses jambes, sans se retourner, et je ne l’ai jamais ni croisé, ni aperçu, mon Petit Prince, triste à jamais.

(J’ai donné, il y a déjà longtemps) mon vieux caleçon à ma sœur qui fait patchwork sur patchwork. Elle y a découpé des triangles, des rectangles, jamais bien grands, qui ont trouvé place dans quelques-unes de ses créations.

Même perdus au milieu de milliers d’autres, je sais les retrouver d’un coup d’œil. Alors ces pièces-là, je les caresse du doigt… Il a tellement été porté et lavé ce caleçon que son coton est devenu doux, doux…

… doux comme la peau du ventre de Christophe, dont je n’ai JAMAIS parlé à personne.)

Je ne t’ai pas dit ce qui m’a remis en mémoire ces scènes de rêve, sinon que, l’autre soir, j’étais exactement au même endroit qui n’a pas changé, enfin, pas là. Les trois grands chênes centenaires et orgueilleux du centre du square ont été foutus en l’air par la tempête, mais la haie est toujours à la même place, et la grande clôture grillagée le long du périph, en contrebas, et le chahut incessant de toutes ces bagnoles…

Ces scènes de rêve me sont souvent (re)venues… en rêve.

Je ne les avais jamais racontées à personne, mais c’est un peu comme si je connaissais ma partition par cœur. Je l’ai tant et tant de fois répétée, parce qu’elle est belle, parce qu’elle me touche au plus profond, parce qu’un tel orage reste à jamais gravé dans la mémoire.

Je me suis même inventé, malgré moi, et ce n’est là que le fruit de mon imagination, toute une série d’explications, irréelles mais plausibles.

- je pense que le garçon, Christophe, avait des problèmes sans doute psychologiques. J’appuie cette idée sur son obstination à dégrafer un méchant bouton quand il était si facile de faire glisser mon caleçon sur mes jambes.

- je pense aussi que nous étions hors du temps, ni minutes, ni heures, ni tonnerre, ni éclairs, ni déluge n’avaient plus d’importance.

- je crois que mon Petit Prince et Christophe se connaissaient. Je parierais qu’ils étaient frères, malgré la différence de couleur de leurs cheveux. Je mettrais ma main à couper que le petit “protégeait” le grand.

- pour la première fois depuis longtemps sans doute, le blondinet a vu son frère serein, épanoui, heureux… et ça explique son étrange demande et pourquoi il m’a dit son nom. À ses yeux je devais, à cet instant magique, être celui qui aiderait son grand frère à s’en sortir.

- je suis sûr que tous les deux habitaient mon quartier, tout près de chez moi sans doute, mais comment les reconnaître, je suis myope, la nuit était toute noire, ou aveuglante sous les éclairs, mes lunettes étaient noyées d’eau de pluie.

- je n’ai jamais vu mon Petit Prince debout, il est toujours resté accroupi dans sa flaque. Comment aurais-je pu deviner qui il était quand il m’a abordé, deux ans plus tard, à l’arrêt de bus?

- j’ai compris ce jour-là combien il avait aimé Christophe, qui n’était plus.

- je suis intimement persuadé que mon amant d’une seule nuit d’orage s’est volontairement jeté sous un camion avec sa mobylette, qu’il n’avait que vingt ou vingt-deux ans au moment de sa mort, ce qui est insupportable à imaginer…

- et un jour mon Petit Prince, je l’appelle comme ça parce qu’il était blond, tout menu quand j’ai roulé sur lui, parce qu’il était là, présent et attentif, dans cette espèce de désert désolé qu’était devenu tout le Bois de Vincennes (pour moi, à cet instant, dans mon imaginaire, ça valait bien le Sahara), mon Petit Prince est venu m’accuser de la disparition de l’être qui lui était sans doute le plus cher au monde.

Au diable le “beau moment fugitif” que je t’ai raconté.

Parce que cette mort est devenue remords.

“mélancolie”, donc…

Si tu veux, je te raconterai une autre histoire dont j’ai été l’acteur, au même endroit, presque à la même époque…

Ce sera pour ton retour de vacances, même si, là aussi, je me sens capable de la dire d’un jet.

Je l’intitulerai “colère”, avec, ou malgré sa part de nostalgie.